Sociologie économique et économie critique. A la recherche du politique

« Alors que s’affirme le renouveau d’une sociologie des faits économiques, on observe une insatisfaction croissante à l’égard de l’économie standard, dont le discours est de plus en plus souvent jugé inadéquat au regard des grands défis contemporains. La crise financière mondiale de l’automne 2008, la crise grecque doublée d’une crise de la souveraineté en 2015, les désastres et menaces écologiques en chaîne, mais aussi la montée des inégalités économiques et sociales, sont autant d’épreuves de réalité pour ces édifices intellectuels. Cette crise de l’économie ne débouche pas simplement sur une crise de la pensée économique qui conduirait une fois de plus à une dénonciation stérile de la  » pensée unique « . On peut se réjouir qu’elle suscite au contraire aujourd’hui une véritable pensée de la crise, notamment par un renouveau de l’économie  » politique  » qui traverse désormais toutes les sciences sociales. Ce hors-série rassemble justement des travaux originaux, identifie les convergences et les conflits, et favorise l’unification théorique par le dialogue entre diverses sciences sociales. Partir à la recherche du politique dans l’activité économique suppose de saisir celle-ci dans son fonctionnement concret et son environnement social, ses structures institutionnelles et ses formes de vie variées. Partir à la recherche de la dimension politique des faits économiques, c’est aussi élaborer de nouvelles médiations entre sens commun et constructions scientifiques, et proposer ainsi des schèmes d’intelligibilité de l’économie, scientifiquement heuristiques, mais également appropriables par les citoyens  » ordinaires  » dans le débat public ».

 

via Les Livres de Philosophie: Revue française de socio-économie (hors-série 2015) : Sociologie économique et économie critique. A la recherche du politique.

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De la récupération des sciences humaines et du refus de la critique.

La récente annonce de la suppression par le gouvernement japonais de filières de sciences sociales dans l’enseignement supérieur n’a guère eu d’échos hors des médias en ligne. Si ce constat est en soi inquiétant, on doit aussi s’alarmer du fait que les titres qui semblent en apparence prendre fait et cause pour les « humanities » se bornent souvent à introduire des justifications partielles et partiales. L’argument de l’article de Livemint se focalise ainsi sur le rôle de ce qui semble se réduire à celui d’experts en marketing et GRH dans une économie de marché reposant sur les services. Cela revient à défendre implicitement l’idée selon laquelle le seul enseignement pertinent en la matière se ferait (à peu de choses près) dans les écoles de commerce. Or une des principales spécificités des sciences sociales est de promouvoir la multiplicité et le déplacement des points de vue, ainsi que la prise en compte de la subjectivité de l’observateur, juge et partie de son travail. Cette subjectivité, plutôt que la nier ou l’ignorer en vain, certains choisissent de l’assumer, en pleine transparence, ainsi que la référence à des normes ou à des valeurs spécifiques, afin d’éclairer, d’analyser et de déconstruire ce qui est fondé sur d’autres normes ou d’autres valeurs. Dit de façon outrancièrement condensée, ce choix est celui du refus des évidences au profit de la critique. On en conclura – provisoirement – qu’il importe aux tenants de la pensée socio-économique dominante, de se démarquer stratégiquement de la mesure brusque prise par le gouvernement japonais et de l’image négative qu’elle ne manque pas de produire, pour justifier la nécessaire inféodation des sciences sociales au neo-libéralisme.

via Japan dumbs down its universities – Livemint.

A file photo of Hakubun Shimomura, Japan’s minister of education, culture, sports, science and technology. Photo: Bloomberg

Les sciences sociales ne jouent plus leur rôle de contre-pouvoir »

Une interview comme l’on dit interpellante du sociologue Dominique Boullier « (…) les chercheurs en sciences sociales semblent enfermés dans une tour d’ivoire. Tout se passe comme s’ils ne cherchaient pas à se saisir de ces nouvelles données sociétales, comme s’ils estimaient ces phénomènes superficiels. Nous assistons à un décrochage des sciences sociales qui, du coup, […]

Marxisme et sociologie aujourd’hui

Penser l’université, ses transformations et en particulier son évolution contemporaine revient à analyser les relations de la science (ou, plus généralement encore, des connaissances au sens le plus large du mot) à son contexte politique et économique. Or l’université contemporaine, celle qui (re)naît et se développe avec l’Europe du 19e siècle, des recompositions politiques, du triomphe de l’Etat-nation, de l’industrie et – ne l’oublions-pas – de l’affirmation des Etats-Unis comme grande puissance, ne cesse d’avoir maille à partir avec le capitalisme. Luc Boltanski et Eve Chiapello, dans Le Nouvel Esprit du Capitalisme (Paris, Gallimard, 1999), caractérisent ce dernier par sa capacité à se métamorphoser au gré des soubresauts de l’histoire en retournant à son avantage les critiques qui lui sont adressées. Savoir dans quelle mesure l’université, tout occupée à entretenir d’elle-même une image idéale de liberté, d’indépendance voire de résistance intellectuelle, s’est pliée de plus ou moins bonne grâce aux injonctions des intérêts des divers avatars du capitalisme, serait l’affaire d’une sociologie de l’institution universitaire qui reste à organiser. On imagine que, dans le contexte qui est celui du Processus de Bologne depuis une trentaine d’années, cela n’a pas été une priorité des institutions, ni même des Facultés de Sciences humaines et sociales – même si une intéressante littérature existe en lien plus ou moins direct avec l’objet université. Un regain d’intérêt certain pour la place de la critique dans les « humanités » donne aujourd’hui la possibilité de découvrir ou redécouvrir des textes essentiels pour l’articulation d’une telle sociologie de l’université. C’est le cas de celui de Razmig Keucheyan, Marxisme et sociologie aujourd’hui http://www.contretemps.eu/interventions/marxisme-sociologie-aujourd%E2%80%99hui) qui recoupe nombre de préoccupations de ce qu’on peut considérer comme un ouvrage de référence francophone en la matière : Le tournant de la théorie critique (FRERE, B., dir.), Paris, Desclée De Brouwer, 2015 (http://orbi.ulg.ac.be/handle/2268/172182).

via Marxisme et sociologie aujourd’hui | Contretemps.