Trump’s win shows how vital the arts and humanities are

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En effet… mais les élections de Reagan, Thatcher, Sarkozy et consorts n’étaient-elles pas moins significatives d’un monde obnubilé par la gestion comptable au détriment de tout le reste ? En faisant de la culture une marchandise, on a également permis la récupération du vocabulaire et des concepts qui lui étaient traditionnellement associés dans le champ du commerce. Boltanski a bien montré dans le Nouvel esprit du capitalisme comment ce dernier avait récupéré à son profit la critique artiste qui lui était jusque là opposée. La créativité est devenue l’apanage des publicitaires et de la communication d’entreprise, l’innovation le fil rouge du marché des technologies. L’esthétique quant à elle s’est dissoute dans le design, le reproductible et le consommable. L’art n’est plus un langage alternatif. Il n’est plus le lieu où naissent les grammaires de la contestation. L’artiste lui-même a disparu, mutant en prostitué de luxe au service de grandes fondations privées. La beauté de la postmodernité libérale est clinquante et éphémère comme un clip publicitaire, creuse comme un tube de hip-hop, faussement irrévérencieuse comme ces écrivains qui peinent à faire passer pour du style une langue pauvre et stéréotypée. La meilleure preuve que les arts et les sciences humaines sont importants, c’est le mépris dans lequel le politique les tient depuis 40 ou 50 ans. C’est parce que la démocratie de marché n’est démocratie qu’en apparence et qu’elle ne tire sa justification que du ressassement de clichés sur la liberté et les droits de l’homme, qu’elle craint comme la peste toute pensée complexe et réflexive. Depuis la chute du mur de Berlin, on n’a de cesse de célébrer la fin de l’histoire et la disparition des grands récits désormais inutiles. Si le temps continue à s’écouler malgré tout, le concept de crise suffit à marquer son passage, avec l’insigne avantage qu’il permet de ne plus s’embarrasser de grandes remises en question ou de concepts encombrants comme celui de révolution. La crise est devenue insignifiante. Ou plutôt elle ne signifie rien d’autre que la normalité d’un système socio-politico-économique dont les poussées de fièvres ne présagent que d’un retour à l’équilibre imminent. Ordo ab chao. Homeostasie. Le libéralisme économique, après avoir perverti l’héritage libéral des Lumières, a réussi à pervertir le paradigme de la complexité et à le dérober à la réflexion. Tout va bien. Laissez-faire les experts, les marchés, la main invisible, l’opinion, les tendances ; le système est consubstantiel à cet ordre naturel des choses auquel ont accès quelques grands initiés économistes dont l’incommensurable profondeur philosophique consiste à prédire le beau temps après la pluie. Dans ce sens, passer d’Obama à Trump ou de Hollande à Le Pen n’aura guère plus d’importance que jadis le pape de résider à Rome ou en Avignon. L’essentiel est de continuer à croire que le vote est essentiel et qu’il dit quelque chose du pouvoir des gens de protester, de sanctionner et d’instituer l’un plutôt que l’autre. Mais dans le fond le vote est-il aujourd’hui plus qu’une simple forme d’évaluation dans le monde de l’évaluation, de la performance et des rankings ? La confiscation des enjeux avant et après les élections quelles qu’elles soient, la confusion de candidats avec des professionnels du spectacle sans oublier l’impossibilité de développer un analyse critique digne de ce nom dans les médias à destination du grand public cantonne le vote à un choix de personne. A mon sens, l’argument du programme électoral des candidats ne tient plus guère. Qui peut encore dire qu’il a vraiment pris connaissance de ces programmes au moment d’aller voter ? Qui peut prétendre que des communiqués superficiels, des interviews express, des débats mal ficelés, des polémiques soigneusement entretenues, des formules chocs et des images souvent sorties de leur contexte constituent une information digne de ce nom permettant aux citoyens de se faire une idée précise de ce que pensent et veulent faire leurs représentants potentiels ? Qui peut aussi assurer que la majorité de la population dispose des outils culturels et linguistiques suffisants pour analyser, comprendre et argumenter au-delà d’idées reçues et de slogans simplificateurs ? Par ailleurs, l’accélération du temps ne favorise pas non les activités chronophages, la consultation de sources contradictoires, la lecture d’ouvrages de référence et la méditation. Reste alors l’illusion du choix, fondement d’une société mercantiliste dans laquelle cette notion a été profondément dénaturée. Dans la démocratie de marché, le citoyen n’existe plus – ou si peu -. Plus question de participer à l’élaboration d’une idée de société, pas plus qu’aux débats dont elle pourrait faire l’objet. Le beau, le bon, le juste lui sont proposés en quelques déclinaisons prémâchées, prédigérées, prépensées sur le marché de la consommation politique. La logique de l’alternance me paraît bien illustrer notre incapacité à donner un sens beaucoup plus profond aux élections que la décision de manger des pâtes parce qu’on en a assez des frites. Dans cette perspective, l’écologie politique au sens large ne consisterait-elle pas à sortir du supermarché des médias et de la politique consensuels le bon, le beau, le juste et tous les ingrédients nécessaires à la construction d’un idéal de vie et de société dans lequel accomplir cet idéal ? Il ne s’agirait en fait que de les ramener à l’école, là où, enfant puis adolescent, puis jeune adulte, on est censé apprendre à se les approprier. A l’école d’où on a fait disparaître le respect de la langue, l’attention aux mots, la découverte de la poésie. A l’école d’où on a fait disparaître l’initiation au dessin, à la peinture, à la musique, bref à l’art pour tous ceux qui ne pouvaient compter sur leur naissance et leur milieu pour y avoir accès. A l’école qui est devenue moins émancipatrice que jamais, confinée dans un rôle d’incubateur de futurs adultes entrepreneurs d’eux-mêmes, assez formés pour jouer le jeu du longlife learning et assez peu instruits pour se contenter d’un monde défini par les critères des managers, des banquiers, des capitaines d’industrie, quand bien même ils parlent geek et se costument en hipsters. J’ai beaucoup de sympathie pour les initiatives dites citoyennes, les blogs alternatifs et les supérettes bios. Mais je suis de plus en plus convaincu que l’agora par excellence, les lieux où la résistance d’abord et les alternatives ensuite vont se concevoir et entrer en gestation, ce sont les salles de classe et les amphis, partout où l’on pourra éviter que le matériel et les matériaux de l’instruction soient apportés aux nouvelles générations par le seul truchement délétère des grands médias et de ceux qui s’en servent autant qu’ils les servent. (Note : sur le sujet, voir entre autres LORVELLEC, Y., Alain, Philosophe de l’instruction publique. Eléments pour une critique de la pédagogie, Paris, L’Harmattan, 2002)

Les assassins de Palmyre

L’université, c’est cela aussi. Et peut-être même surtout. Merci à Didier Viviers, Recteur de l’ULB de rappeler qu’un scientifique c’est aussi un intellectuel et qu’un intellectuel ça ne sert pas qu’à être évalué, calculé, mesuré, rentabilisé. Palmyre et les autres crimes culturels de Daesh ne montrent hélas pas que l’imbécillité et la dangerosité des intégrismes religieux. La manière dont les grands médias traitent – ou ne traitent pas – de cette négation de la culture qui est, partant, négation de l’esprit, de la beauté et de l’intelligence, en dit beaucoup sur la place de ces valeurs dans notre propre civilisation du marché. Entre autres, l’insoutenable dette grecque et l’inquiétante plongée des bourses internationales, la valeur à la revente d’un footballeur, le financement public d’un circuit de F 1 sous le couvert qu’une activité polluante, en totale contradiction avec le principe d’une société équilibrée, paisible et cultivée, sont aujourd’hui les priorités d’un monde politique totalement détaché de l’idée de progrès humain. L’université en subit les effets qui se voit pressée de justifier à longueur d’année académique qu’elle est une entreprise utile et productive. Entraînée comme le monde qui l’entoure dans une dynamique à court terme de croissance, d’innovation à visées commerciales, d’allégeance aux valeurs entrepreneuriales, de création de « buzz » technoscientifiques, l’université a de plus en plus de mal à faire vivre la pensée critique, celle qui demande du temps, de la mise à distance, le courage de refuser les évidences et de penser à contre-courant. Il reste des hommes et des femmes qui travaillent à l’université et qui considèrent que leur travail de recherche et d’enseignement comporte une responsabilité d’engagement. L’engagement : voilà un mot qui fait frémir les frileux – voire hypocrites – tenants de l’illusoire objectivité scientifique qui préfèrent fermer pudiquement les yeux sur ce que d’autres peuvent faire des connaissances. Qu’ils soient rassurés. Revendiquer et assumer d’être un universitaire engagé, ce n’est ni plus ni moins le fait de revendiquer et d’assumer ses responsabilités de citoyen à dire ce que l’on pense du monde comme il va et ce que l’on voudrait qu’il devienne. Soyons encore plus clairs et définitifs : c’est revendiquer et assumer les responsabilités que n’assument plus ni les politiques, ni les grands médias, trop soucieux de complaire à la pensée dominante qui est aussi celle de leurs bailleurs de fonds, de leurs électeurs et / ou de leur clientèle.

Les assassins de Palmyre | Libres examens. Blog-notes de Didier Viviers, Recteur de l’Université libre de Bruxelles.