De quel « danger sociologique » parle-t-on ?

Retour sur l’ouvrage de G. Bronner et E. Géhin, Le danger sociologique (Paris, PUF, 2017) . Deux lectures pour se faire une idée …

http://www.journaldumauss.net/?De-quel-danger-sociologique-parle-t-on

https://journals.openedition.org/sociologie/3555

 

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A qui profite la déconstruction de la sociologie ?

Dans la foulée de l’ouvrage (un peu) provocateur de Gérald Bronner (Le danger sociologique), des déclarations à l’emporte-pièce de politiques ou de journalistes quant à une sociologie partiale, orientée ou encore a-scientifique, je tombe sur cet article qui tend à confirmer que les sciences humaines sont aujourd’hui au risque d’être mises sous la coupe de la rationalité des sciences dures et, surtout, d’une certaine idée du monde.

http://www.acrimed.org/Sciences-peut-on-publier-n-importe-quoi-dans-L

On ne fera pas figurer dans la même catégorie l’ouvrage de Claude Javeau qui a toujours su allier impertinence et critique dans son métier de sociologue

https://journals.openedition.org/lectures/14236

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Quelques ouvertures sur l’histoire des sciences et des techniques.

 

A l’heure où le discours sur la science est devenu partie intégrante de l’idéologie managériale, il n’est pas inutile de remettre en perspective l’image d’Epinal de la science comme j’ai pu le faire par ailleurs avec celle de progrès. Le site de Reporterre propose à ce sujet un entretien stimulant avec Guillaume Carnino, maître de conférences en histoire des sciences et techniques à l’Université de Compiègne.

https://reporterre.net/La-science-est-nee-pour-repondre-aux-besoins-de-l-industrie

Dans le même ordre d’idées de recontextualisation et de démystification d’une certaine idée de la « Science », s’est développé au cours des dernières décennies un courant d’Histoire des sciences et des techniques, dont Dominique Pestre est un brillant représentant francophone, autant au plan de la qualité des idées que de la manière dont il les présente : ses travaux sont d’une remarquable lisibilité. Je ne peux que conseiller son essai « Science, argent et politique » (PARIS, INRA Editions, 2003)

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et les trois très beaux volumes de l' »Histoire des sciences et des savoirs » parus en 2015 sous sa direction (Paris, Editions du Seuil).

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Sur les particularités de l’approche sociologique de l’histoire des sciences, on pourra consulter l’article  de Jérôme Lamy et Arnaud Saint-Martin, « La sociologie historique des sciences et techniques : Essai de généalogie conceptuelle et d’histoire configurationnelle » (Revue d’histoire des sciences, 68, 2015, https://www.cairn.info/revue-d-histoire-des-sciences-2015-1-page-175.htm)

 

« Chronique », « opinion » et rétrécissement du débat politique.

Je m’attarde ici à ce qui me paraît être un cas d’école – parmi d’autres – de la réduction de la réflexion intellectuelle à la (presque) caricature. 40 lignes de stéréotypes, d’appels au « changement », à des « réformes courageuses » et à la stigmatisation de la « gauche culturelle » (dont on aimerait avoir une définition : en quoi la gauche « culturelle » se distingue-t-elle de la gauche tout court, de la gauche « politique », de la gauche « idéologique » etc…?) responsable de la déréliction économique, des scandales politico-financiers, du dégoût du politique et surtout du frein à la transformation du gouvernement de la société en gestion managériale (par des professionnels désintéressés bien entendu). On aurait aimé que l’auteur nous dise un mot des questions éthiques soulevées par la substitution de la responsabilité individuelle à la mutuellisation des risques sociaux ou encore de la complaisance de certains partis à l’égard de de l’évasion fiscale. Qu’il explore les différentiels de salaires hallucinants dans les grandes entreprises et le poids de celles-ci dans la définition des politiques internationales, à commencer par l’Europe. Qu’il s’inquiète des contradictions entre les concepts de croissance et de consommation avec ceux de durabilité ou de soutenabilité éco-systémiques. Qu’il dise un mot de la substitution des principes de la gestion privée à ceux de politique publique, etc. Il ne s’agit pas tant ici de parler de socialisme, d’écologie ou de libéralisme que d’accepter la nature complexe de la société contemporaine et que la comprendre demande la mobilisation de nombreux regards : sociologiques, socio-politiques, psycho-sociologiques, historiques, anthropologiques et économiques. Ce travail est réalisé – dans des conditions pas toujours confortables – dans les universités, par des chercheurs qui ne sont pas, comme on voudrait le faire croire, tous des marxistes à oeillères qui rêvent de finir leurs jours en Corée du Nord. Mais des recherches argumentées, des articles souvent pointus, des monographies volumineuses sont bien moins sexys que les chroniques de spécialistes en tout et n’importe quoi autoproclamés. La chronique n’est pas la vulgarisation à laquelle tentent de s’astreindre les vrais chercheurs (pas ceux des think tanks) ; elle est le signe d’un monde de la consommation immédiate d’information fast-food ; elle est à la rigueur intellectuelle ce que Veviba (https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_le-scandale-alimentaire-veviba-au-menu-des-deputes-federaux-ce-lundi?id=9864030) est à la viande qualité. La chronique fait parfois rire dans les émissions de variété ; elle conforte l’adhésion à des thèses simplistes quand elle passe dans la presse pour les « opinions » que les journalistes ne prennent plus la peine de documenter et de développer. La chronique, c’est la facilité par l’omission. En l’occurrence ici la mise en épingle d’une problématique pour cacher la forêt des critiques qu’on peut adresser à un modèle civilisationnel en bout de course, modèle qu’il convient de repenser à une échelle qui dépasse le poto-poto national et a fortiori régional. Mais pour beaucoup, à commencer par les partis traditionnels, ce poto-poto reste l’horizon indépassable du débat politique … d’autant plus que les élections approchent. Ainsi, on peut avoir l’impression que la plume de M. Dujardin fait passer une tribune politique sous couvert d’opinion individuelle et d’analyse a-politique, servant davantage un parti dont il pourrait être proche que le public des journaux (comme le Vif) où il apparaît régulièrement . En fin de compte, est démontrée par là-même 1. l’incapacité des médias à exister en tant que contre-pouvoir et vecteur d’évolution sociale, économique et politique, dès lors qu’ils sacrifient l’analyse en profondeur à la superficialité des chroniqueurs 2. l’indifférence dans laquelle les compétences scientifiques dans les sciences humaines et sociales sont reléguées par les médias commerciaux et le monde politique.

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http://www.lalibre.be/debats/opinions/face-au-degout-de-la-politique-voila-la-vraie-rupture-a-operer-opinion-5aa56b6acd702f0c1a413c8e

Petite boîte de secours pour pensée critique …

La pensée critique est régulièrement invoquée comme ce qui manque le plus aux gens pour espérer (re)créer les conditions d’une société vraiment démocratique, autrement dit où la citoyenneté se traduit en actes librement posés, responsables et réfléchis. On en appelle à l’école et, singulièrement, à l’université pour enseigner les conditions d’une telle pensée alors même qu’elles sont de moins en moins en situation de pouvoir le faire. Les deux grands mots d’ordre de l’enseignement contemporain, compétences et professionnalisation sont en effet assez antinomiques avec l’idée d’une pensée indépendante et désintéressée. D’où l’intérêt de cultiver individuellement et quotidiennement une discipline de la remise en question, de la prudence intellectuelle, de la vérification, de la mise à distance de l’objet, de la décentration du regard … Plus facile à dire qu’à faire ! On n’a toutefois rien à perdre à se mettre en mémoire quelques principes comme ceux que rappelle ici la grand astrophysicien Carl Sagan.

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http://www.openculture.com/2018/03/carl-sagans-baloney-detection-kit.html

L’écologie est une science sociale … et bien plus encore

Une mise au point intéressante à propos de ce mot que l’on charge de dire tout et son contraire. Personnellement, je ne suis pas loin de penser que l’écologie pourrait très bien représenter au 21e siècle, non pas le couronnement du savoir au sens où quelques philosophes ont pu un jour l’imaginer pour leur propre discipline, mais bien le dénominateur commun entre tous les champs de la connaissance dite « scientifique », le fil rouge entre les sciences, qu’elles soient dites de la « nature » ou au contraire « humaines » ou « sociales ». Certes, ces classifications ont aujourd’hui perdu de leur rigidité, le monde scientifique et l’université en particulier reconnaissant de plus en plus des approches  multi- ou transdisciplinaires d’objets de plus en plus nombreux. Cette redéfinition de l’orientation et de la nature du regard scientifique me paraît devoir être mise en lien avec l’effritement progressif du clivage nature / culture qui a déterminé l’appréhension rationaliste du monde, l’organisation et l’institutionnalisation du savoir depuis – grosso modo – le 17e siècle. La prise de conscience des enjeux environnementaux contemporains sont en partie rendus perceptibles par un éclairage de la relation de l’homme à son milieu qui mobilise à la fois les sciences humaines et les sciences de la nature ; c’est aussi le développement d’une sociologie de l’environnement en rupture avec la tradition de voir le social comme une construction indépendante du milieu, qui amène aujourd’hui les sciences humaines et sociales à reconnaître et à se préoccuper d’objets non-humains. Mais il s’agit bien ici d’un souci de connaissance scientifique, même si celle-ci peut (et doit le cas échéant) servir de référence ou d’appui à des prises de position critiques et / politiques. Le regard écologique pourrait se définir comme le regard holistique par excellence appliqué à la planète et à tout ce qui l’habite. L’exercice de ce regard est, on s’en doute, d’une complexité extrême, et doit à ce titre mobiliser toutes les ressources de la rigueur scientifique. L’urgence et l’importance de ce qui  motive une connaissance écologique justifie que celle-ci soit affranchie des caricatures et du folklore dans lesquels beaucoup se complaisent encore à l’enfermer.

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https://sciences-critiques.fr/lecologie-est-elle-une-science-sociale/

Fusion et rationalisation des universités. Une vieille antienne managériale.

La fusion et le regroupement en vue d’économies d’échelle et de concurrence internationale, est une constante de tous les paysages universitaires européens depuis Bologne (le fantasme de la fameuse « masse critique » qui, comme par magie, ferait des institutions de nouveaux MIT, Oxford ou Harvard …) . Depuis 1995 en Belgique, tous les Recteurs et ministres de l’enseignement supérieur y ont pensé et les multiples rapprochements, partenariats et fusions entre institutions philosophiquement et / ou géographiquement proches qui ont eu lieu depuis, en témoignent. Sous couvert de qualité, c’est bien de stratégie gestionnaire dont il est question ici. L’argument de la « rationalisation » s’inscrit dans le contexte d’un discours qu’il est difficile de contester de prime abord tant il semble frappé au coin du bon sens. C’est oublier cependant que ce que l’on observe est en soi le produit d’autres logiques sous-tendues en d’autres temps par d’autres excellentes raisons. La configuration des paysages universitaires en France, en Belgique, aux USA est le produit d’histoires spécifiques déterminées par des logiques, des besoins, des contraintes et des représentations spécifiques des relations entre savoir et société. Depuis plus de trente ans, la globalisation économique et la domination idéologique du capitalisme neolibéral a conduit à considérer le monde à travers un prisme unique qui et en gros celui de la nouvelle gestion publique. Cela se traduit par l’uniformisation des discours politiques et économiques et l’assimilation de la gestion publique à la gestion d’entreprise : même vocabulaire, même anglicisation du propos et des titres, mêmes mots d’ordres, mêmes objectifs et substitution de l’évaluation chiffrée, prétendument neutre et objective, au débat d’idées, supposé dépassé. Ce texte du journal l’Echo est une assez bonne illustration de cette rhétorique qui fait primer la forme sur le fond. Il s’agit avant tout d’opposer un ancien monde, forcément étriqué et « has been » à un nouveau, plus simple, plus efficace et d’autant plus séduisant qu’il se voit dès le départ présenté comme quelque chose d’innovant, concurrentiel, performant. Indirectement, l’article ne manque pas de discréditer les universitaires qui enseignent et cherchent, mais sont bien trop occupés ou ignorants des réalités, pour imaginer que la connaissance est aujourd’hui un produit qui devrait se concevoir et se vendre sur des zones industrielles, dans des incubateurs d’entreprises et des parcs scientifiques. Les entrepreneurs ont aujourd’hui la main et ils le font savoir. Ce sont eux qui dictent l’agenda des politiques et se chargent, à travers des médias soumis au chantage publicitaire, de dire ce qu’il convient de faire et de penser.  Il y aurait beaucoup à dire sur le support réflexif d’un tel texte que l’on verrait mieux comme base d’un exposé dans un club-service local. Citer la politique de Nicolas Sarkozy à travers ce qu’en dit le journal le Monde ne peut impressionner que ceux qui ignorent toute une littérature spécialisée consacrée au rôle territorial et local des universités, à l’articulation de leurs spécificités, à leur maillage international, notamment avec les pays en voie de développement, leur rôle social et politique, etc. L’université, ce n’est pas qu’une question de bilans comptables mais aussi des réflexions fondamentales en matière d’épistémologie, d’accès libre aux connaissances, de liberté de pensée …  bref, autant de choses qui échappent à la logique utilitaire développée dans l’article et qui, pourtant, sont d’une importance capitale au moment où il s’agit de penser des défis qui ne sont pas seulement économiques, mais bien écologiques et éthiques.

https://multimedia.lecho.be/lappeldesxi/#fusion?utm_source=facebook&utm_medium=social&utm_content=PPL2&utm_campaign=Redressement

Professeur d’université : un sport de combat … désespéré ?

Je partage le constat d’Anne-Emmanuelle Bourgaux, Chargée de cours à l’UMons-ULB, et salue son engagement. Je suis toutefois bien moins optimiste quant à la « capacité » de l’université de dire non à la managérialisation. La mainmise du Nouveau management sur la société date des années 1980, autrement dit près de 40 ans d’enracinement d’autant plus solide que l’arsenal justificatif inspiré du TINA thatchérien a été (et continue) à structurer le discours dominant des politiques et des médias. Le travail de déconstruction est, lui, bien plus difficile et ingrat car ceux qui l’entreprennent sont rapidement taxés de doux rêveurs, d’irréalistes, voire de traîtres à la cause, y compris au sein même de l’université. Il faut aussi ajouter 1. l’organisation même de l’université qui a évolué dans le sens d’une porosité de plus en plus grande au discours dominant précité (création de dispositifs interfaces avec le monde économique et les médias) 2. l’inversion des rapports de priorité entre une administration auparavant au service de l’enseignement et de la recherche mais qui est devenue le bras armé de la gestion stratégique des établissements. Les « corps » académique et scientifique qui définissaient l’université dans sa conception humboldtienne, sont aujourd’hui inféodés aux exigences de productivité, de rentabilité et de mise en conformité avec les représentations de l’entreprise performante (image de marque, soumission aux NTIC, satisfaction des clients – étudiants, entreprises …- ), en deux mots, à l’idéologie de l’excellence. Cette idéologie creuse, à proprement parler insignifiante mais à l’extraordinaire pouvoir perfomatif, s’est substituée à l’idée de connaissance qui, elle-même, pouvait s’incarner dans celle de culture. Une fois de plus, je ne peux que conseiller ici de lire ce qu’en a (brillament dit) Bill Readings, dès 1999, dans « Les ruines de l’université ».

via Professeur(e) d’université : un sport de combat !

From "The art of boxing, swimming and gymnastics made easy .." (1883)