Quel débat pour quelles idées à l’université ?

Un collègue professeur de l’Université de Liège poste sur son blog le texte suivant

https://pierrewolper.wordpress.com/2017/10/17/la-democratie-des-idees-manifeste-pour-un-renouveau-de-luniversite-de-liege/

Il y est fait appel au débat d’idées, à la nécessité de soumettre la gouvernance institutionnelle à la critique, ce qui, rappelle-t-il implicitement, est bien le moins qu’on puisse attendre d’une université. De mon point de vue, le principal mérite de la réflexion du Prof. Pierre Wolper est de lever un coin de voile sur un sujet beaucoup plus vaste que la gouvernance et la vie de l’université de Liège. Le problème réside dans le fait que s’opposent deux idées d’université. La première correspond à l’idéalisation du modèle humboldtien d’institution suprafonctionnelle, n’ayant aucun compte à rendre à l’Etat et dédiée à la recherche libre et désintéressée de la vérité. La seconde correspond à la réalité de ce qu’on appelle pour faire bref la société de la connaissance, étant entendu que cette société se confond avec la démocratie de marché et ses exigences de performativité. L’université n’y est plus qu’une organisation dont la légitimité est proportionnelle à sa capacité à se comporter comme une entreprise. Le processus de Bologne en Europe correspond à une mise en conformité de nos universités avec ce que des auteurs comme Slaughter et Leslie appellent le « capitalisme académique » aux Etats Unis. Durant les années 1980, l’ensemble du spectre politique, de la droite à la gauche social-démocrate, a intégré l’idée selon laquelle il n’y avait pas d’alternative à la démocratie de marché neo-libérale et a fait de la réforme de Bologne (au départ, de la médiocre littérature grise de quelques économistes) le point Omega de l’histoire universitaire. Le peu de voix discordantes, émanant généralement des sciences humaines, ont été (et sont encore) discréditées au nom du réalisme, de l’efficacité et du progrès. Aujourd’hui, lorsque l’on examine les sites Internet des universités, on observe que le processus d’homogéinisation est achevé : même stratégie communicationnelle, mêmes discours stéréotypés. La logique mercantiliste appliquée au champ de l’enseignement supérieur et de la recherche conduit paradoxalement à une uniformisation des contenus (on ne garde et ne développe que ce qui est vendable et profitable) et à un appauvrissement de la notion de « critique », toujours mobilisée à torts et à travers, mais désormais expurgée de toute connotation politique. Sans renouveau de l’idéologie sociale et politique dominante, il est chimérique de croire à un renouveau de l’université qui n’est après tout que l’expression de ce que la société en attend. Ceux qui ne se satisfont pas de ce qu’est aujourd’hui l’université ne peuvent non plus se satisfaire du contexte qui la produit. Et inversement. Cela conduit à réfléchir sur le rôle et le statut des universitaires, de plus en plus sommés de se comporter en experts et non en intellectuels véritablement critiques. Il y  d’ailleurs autour de cette dernière question des débats rien moins qu’ambigus et dont le moins inquiétant n’est pas de voir, au sein même des sciences humaines, dénoncer le prétendu manque de scientificité (ergo de légitimité) de la sociologie critique. La récente controverse autour de la parution du livre de Gerald Bronner et Etienne Gehin, Le danger sociologique (PUF, 2017) en témoigne. Réduire la critique à de l’idéologie (cf. http://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/sociologie-pour-en-finir-avec-les-ideologues-29-09-2017-2160715_1913.php) montre que la notion même d’idéologie se confond désormais avec le croquemitaine conceptuel de la bienpensance contemporaine, ce gauchisme qui ne veut pas dire son nom et dont les présupposés sont aux antipodes d’un système juste et parfait déterminé par une logique économique transcendant les clivages politiques. C’est cette logique qui anime l’université depuis près de trente ans qu’il serait pertinent de remettre au centre du débat d’idées appelé par Pierre Wolper.

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Une réflexion sur “Quel débat pour quelles idées à l’université ?

  1. Il est courant de s’émouvoir de la dérive du modèle universitaire qui, de l’idéal humboldtien, serait passé au « capitalisme académique ». La réalité est plus nuancée et, en fait, même contre-intuitive. En effet, les institutions que l’on pourrait considérer comme les plus « capitalistes », en particulier les grandes universités privées américaines, sont bien plus proche du modèle de Humboldt que beaucoup d’autres institutions, tributaires d’un financement étatique hésitant cachant son insuffisance derrière une foule de règles aussi complexes qu’handicapantes.

    La difficulté pour une institution comme l’Université de Liège est de rester fidèle à un idéal, tout en ne pouvant pas ignorer les contraintes de son environnement et les attentes du pouvoir qui la finance. Mon propos est simplement que pour y arriver, il faut sortir du terrible silence interne et faire appel à l’intelligence collective de la communauté universitaire. Nous progresserons bien plus si chaque décision est réfléchie, débattue et prise dans une vision cohérente, que par des réformes de structure qui multiplient les lieux de non débat.

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