Lectures de vacances … (3)

Au fil des années, j’ai pris de plus en plus précisément conscience qu’il était difficile, voire impossible, de penser une quelconque forme de complexité sans appui philosophique. Je ne parle pas ici des citations ou des vagues raccourcis dont l’universitaire moyen peut se servir pour impressionner ceux qui en savent encore moins que lui mais bien des pensées, des systèmes et des théories déployés dans toute leur ampleur. Et souvent leur difficulté. C’est un ami qui m’a convaincu de sauter le pas et de ne plus me contenter de picorer dans les anthologies ou les commentaires de commentaires. Connaissant mon intérêt pour l’histoire des sciences ainsi que les déterminants culturels de l’évolution de l’université, il ne m’a pas conseillé la lecture d’un classique mais bien, à ma grande surprise, d’un contemporain. J’ai donc emporté dans mes bagages estivaux « Règles pour le parc humain suivi de la domestication de l’Etre » de Peter Sloterdijk. Au centre de son propos, l’humanisme qui fonde une certaine idée de l’homme ou plutôt de l’organisation des hommes entre eux. Si l’ouvrage consiste au départ en un développement critique du constat scandaleux fait en 1945 par Heidegger de la mort de l’humanisme, il engage la réflexion sur les conditions pour l’humanité de l’ère anthropo-technique de s’auto-apprivoiser, de littéralement se domestiquer pour échapper à la (re)bestialisation. Le lecteur non-philosophe sera parfois déconcerté ou rebuté par des démonstrations, des commentaires ou l’utilisation de concepts pas toujours accessibles au non-initié ; en revanche on ne perd jamais pied très longtemps car le coeur du propos de Sloterdijk touche aux enjeux très concrets de la dépendance de plus en plus grande de l’existence humaine à l’égard de la technique. L’homme en en train de vivre le passage d’un état allotechnique à un autre homéotechnique, passage dans lequel l’humanisme se dilue et disparaît : « La caractéristique la plus frappante de la situation mondiale actuelle, dans le domaine de l’histoire de l’esprit et de la technique, est justement le fait que la culture technologique produit un nouvel état d’agrégat du langage et du texte qui n’a pratiquement plus rien de commun avec ses interprétations traditionnelles par la religion, la métaphysique et l’humanisme » (p. 158). Le livre de Sloterdijk va ainsi à la rencontre des quelques grands textes qui osent penser l’évolution de l’université – et à travers elle les notions de savoir et de culture ainsi que le type de valeurs et de société qu’elles soutiennent – autrement qu’en des termes purement organisationnels / économiques. Je pense ici à « Dans les ruines de l’université » de Bill Readings ou encore à « Le naufrage de l’université » de Michel Freitag. Un livre à lire (et certainement à relire pour en tirer la quintessence) pour contextualiser à un niveau très général les enjeux de la transformation d’un monde qui repose sur la disqualification du modèle culturel / civilisationnel qui a été le nôtre durant plus de 2000 ans. Merci à Eric Furnémont pour cette découverte (Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain suivi de La Domestication de l’Etre, Paris, Mille et une Nuits / Fayard, 2000 et 2010).

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