Lectures de vacances … (2)

C’est par le plus grand hasard que je suis tombé sur la référence de ce livre, largement méconnu de ce côté de l’Atlantique mais très heureusement traduit en français et publié par l’éditeur québécois Lux. « Dans les ruines de l’université » (titre original The University in Ruins) est très certainement l’analyse la plus aboutie, la plus brillante, non seulement de l’évolution de l’université contemporaine mais aussi, à travers cette dernière, du sens et de la place de ce que l’on continuera à nommer par facilité « culture » dans le monde postmoderne. Lorsque, comme moi, on a choisi de devenir sociologue en étudiant précisément l’objet « université », ce livre de Bill Readings, professeur de littérature comparée à l’Université de Montréal, représente à la fois une véritable illumination intellectuelle et une immense frustration. Illumination dans le sens où la qualité de la réflexion de l’auteur rend à la fois cohérente et compréhensible la complexité d’une problématique qui impose de considérer simultanément les questions de la place du savoir dans le monde occidental depuis les 17 et 18e siècle, de son élaboration, de sa transmission ainsi que des enjeux sociaux, politiques et économiques qui y sont liés ; frustration parce que sa lecture aurait sans aucun doute donné une autre dimension et davantage de légitimité à ma propre recherche. Au moment de soutenir ma thèse en 2001, « The University in Ruins » était publié depuis 7 ans déjà. L’auteur y développait en profondeur un argumentaire réflexif et critique que je ne pouvais qu’effleurer, à la fois en raison de ma méconnaissance des références philosophiques utilisées et, surtout, d’un génie intellectuel qui me fait défaut. Bill Readings avait à peine 34 ans lorsqu’il décède accidentellement, laissant derrière lui ce manuscrit qui sera d’abord publié en 1997 aux Harvard University Press, preuve s’il en est que si l’Europe avait voulu totalement s’inspirer de l’université américaine, elle n’aurait pas négligé cette capacité à s’interroger sur les dérives d’un modèle entrepreneurial et consumériste, se bornant à invoquer par devant des idéaux souvent mythifiés pour mieux intégrer par derrière les principes de la managérialisation. Au-delà de la qualité du diagnostic, Readings fait oeuvre prospective et cherche à redéfinir la fonction sociale de l’université qu’il nomme post-historique, plus précisément celle qui appartient à l’histoire de l’Etat-nation et qui se définit et se constitue par rapport aux valeurs de ce dernier, à commencer par ce que l’on nommera un peu rapidement comme culture littéraire ou encore culture humaniste. Loin d’une posture de déploration nostalgique, Readings choisit la voie de la lucidité qui consiste à se demander ce qu’il est possible de faire avec une institution profondément différente de ce qu’elle était par le passé : comment « habiter les ruines de l’université et leur donner un sens nouveau » ? C’est d’abord en affirmant (ou en réaffirmant) l’université comme lieu de pensée que l’on peut envisager d’y parvenir. L’ouvrage contient à ce propos des pages admirables sur l’enseignement et la relation professeur / étudiant. Bref, « Dans les ruines de l’université » est de toute évidence une lecture obligatoire pour ceux qui ne se résignent pas à voir dans l’université une variante d’entreprise commerciale déclinant frénétiquement et vainement le concept creux d’excellence. (Bill Readings, Dans les ruines de l’université, Québec, Lux Editeur, 2013, édition originale 1997 The University in Ruins, Harvard University Press, 1997)

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