Antidisciplinarité

J’aime bien la notion. Elle me paraît utile pour rencontrer les changements intellectuels qu’il nous faut consentir dans un monde dont les dimensions géographiques et temporelles ont changé. Il n’y a pas que la physique qui soit « antidisciplinaire », mais aussi la sociologie. En effet, si la physique a ouvert la brèche de la complexité dans les sciences de la nature, la sociologie fait de même pour les sciences humaines. Dans le domaine francophone (mais – étonnamment – aussi hispanophone) c’est un sociologue, Edgar Morin, qui a rassemblé sous le terme de complexité les enjeux d’une connaissance globale. Non seulement, le découpage disciplinaire des connaissances est, dans l’absolu, « mutilant » pour reprendre les termes de Morin, mais il est aussi incapable 1. de répondre aux développements scientifiques à la marge des disciplines traditionnelles 2. de rendre compte des caractéristiques de la réalité contemporaine et de ce qu’elles signifient pour l’humain. On pense ici aux enjeux environnementaux qui mobilisent tous les domaines de connaissances, de la biologie au droit, mais aussi aux enjeux sociaux et politiques eux-mêmes intimement liés aux premiers? La catastrophe de Tchernobyl a fait prendre conscience que la pollution radioactive transcendait les frontières, relativisant par là-même, tant la capacité de l’Etat-nation à maîtriser ce genre de problématique nouvelle, que le pouvoir de la science à garantir le progrès. « La société du risque » d’Ulrich Beck a ouvert la porte à des réflexions très intéressantes dans les sciences humaines sur les transformations de notre rapport au monde. C’est une banalité de dire que celui-ci s’est considérablement rétréci en raison des nouvelles technologies de la communication et de l’amélioration des moyens de transport. Toutefois, ce que l’on nomme parfois  « mondialisation » est moins un phénomène nouveau (il existe depuis les premières migrations et les premiers échanges commerciaux) que devenu radical en fonction de l’accélération du temps. Celle-ci est, selon Hartmut Rosa (« Accélération. Une critique sociale du temps », La Découverte, 2011) un trait essentiel de la post-modernité, au même titre que l’effacement progressif des frontières auquel tentent de répondre désepérément des sociopathes constructeurs de murs en tout genre. Simultanément, à l’effacement des frontières s’ajoute l’effacement des certitudes anthropologiques et épistémologiques élaborées sur la distinction nature / culture hérité de l’âge classique. Une belle illustration en est donnée par le travail de l’anthropologue Philippe Descola. Cet effacement des certitudes se traduit de diverses manières. Entre autres, dans la critique de l’expression du savoir (et de la vérité) dans les lois et les formules dont la physique quantique est obligée de s’affranchir, mais aussi par l’exploration en sciences humaines et sociales de nouveaux concepts tels que l’incertitude ou la dimension « liquide » des sociétés et de ce qui les composent. On le voit, l’étude et la compréhension d’un monde « flou » et incertain impose non seulement des collaborations entre les disciplines, mais encore la construction d’outils, de notions et de procédures nouvelles, capables de s’adapter à des champs de connaissances désormais mouvants.

via L’avenir est-il à l’antidisciplinarité ? | InternetActu.net

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