Qu’est-ce que la science dans l’université du XIXe siècle ?

Les profondes transformations de l’université à partir des années 1980 ont conduit à interroger non seulement la nature organisationnelle et / ou institutionnelle de l’institution universitaire, mais aussi ses « missions » et,  à travers elles, l’évolution des valeurs accordées à la science en général et à son découpage disciplinaire. Je livre ci-dessous de larges extraits du discours de rentrée académique de l’Université de Liège en 1862. Je trouve ce document passionnant à plus d’un égard. Il nous éclaire en effet sur des préoccupations déjà bien présentes, comme la professionnalisation des études, l’importance des sciences appliquées et du concept d' »utilité » des connaissances, le débat épistémologique sous-jacent à l’opposition entre réflexion désintéressée et enseignement à visée pragmatique, etc. Les sociologues remarqueront la référence à Tocqueville alors même que la sociologie n’est pas encore constitué ni reconnue comme discipline universitaire.

 » Parmi ceux qui observent avec sollicitude la marche des études dans nos universités, on entend souvent émettre des plaintes sur un prétendu affaiblissement de l’esprit scientifique. On convient que les jeunes hommes qui nous quittent pour entrer dans la vie active possèdent assez généralement de connaissances positives et de détail pour suffire à leur tâche professionnelle ; mais on exprime en même temps le regret de rencontrer si rarement parmi eux la vraie vocation scientifique (…) Cette appréhension (…) est telle que récemment une réunion officielle de représentants des universités en a fait le point de départ de propositions qui, dans mon opinion, engagent défavorablement notre avenir. Sous le régime de la liberté, selon l’éminent et honorable rapporteur de cette réunion, on n’aime la science que quand on y est contraint. Je nie le fait. Pas plus que d’autres, je ne disconviens que les tendances matérielles et utilitaires de l’époque soient nuisibles au culte désintéressé de la science ; avec tous les hommes de bien, j’éprouve des regrets de voir parfois de belles intelligences s’user sans profit et sans noblesse à la poursuite de jouissances matérielles, ou entrer en servitude pour satisfaire à des besoins factices et toujours grossissants (…) tous nous voudrions voir accorder à la science et aux institutions scientifiques une place plus grande que ne leur laissent d’habitude les intérêts dits positifs ; mais est-ce à dire qu’il faille pour cela tout blâmer dans le positivisme du siècle et crier à la décadence là où peut-être il n’y a que transformation ? N’oublions-pas qu’en tout temps, même aux époques les plus glorieuses, la science a eu ceci de commun avec l’art et avec la vert de n’appartenir qu’à quelques élus, et que le gain vulgaire a toujours exercé sa séduction sur les âmes faibles (…) Gardons-nous surtout de reprocher comme un crime, aux hautes écoles particulièrement, de refléter jusqu’à un certain point la face et les tendances du siècle.  Le sol que nous foulons, l’air que nous respirons étant imprégnés d’esprit positif, comment voudrions-nous que nous études ne s’en ressentent ? La science et l’enseignement d’aujourd’hui ne sont plus la science et l’enseignement du 16e siècle ; l’une et l’autre ont reçu l’empreinte moderne ; -encore une fois : il y a transformation ; il n’y a pas de décadence ! Décadence ? – alors que les grandes découvertes se suivent avec une rapidité inouïe et opèrent une rénovation de toutes les conditions matérielles et même morales de l’humanité ?

Décadence ? – au siècle qui a reçu la révélation de forces élémentaires qui jusqu’à lui étaient restées cachées au sein de la nature ; au siècle qui a vu s’avancer triomphalement les deux reines de l’industrie : la mécanique et la chimie ; – la chimie que les siècles réputés les plus scientifiques étaient à peine parvenus à arracher à la dégradation du charlatanisme et aux étreintes de la superstition ? On la dirait privée d’esprit scientifique, l’époque où l’homme a appris à transmettre instantanément sa pensée à travers les continents et les mers ; où il a forcé le soleil à lui tracer le dessin durable des objets qu’il éclaire ; l’époque qui, après avoir, par le calcul, découvert des planètes, a été chercher dans les astres les premières traces de métaux que jusqu’alors personne n’avait encore entrevus sur le terre ? Et, à un autre point de vue, quelle est l’époque de l’histoire où les lumières de la science étaient plus généralement répandues ? où le besoin d’apprendre et de connaître s’était annoncé avec plus d’instance parmi toutes les classes de la société ? Y a t-il aujourd’hui encore une seule branche de l’activité humaine qui puisse se passer de science ? une branche quelconque de l’industrie ? l’agriculture ? la guerre même ? C’est précisément le soin, parfois excessif, du bien-être matériel, c’est la soif des richesses, c’est la lutte des intérêts, la concurrence, le besoin de faire produire le plus de fruits au sol et le plus de profit au travail et au capital, c’est,  enfin, la multiplication prodigieuse des machines, le perfectionnement des outils, et, dans l’ordre moral, c’est le principe de publicité, c’est la presse, c’est la multiplication des écoles et des tribunes publiques, c’est la coopération obligée des citoyens à la gestion morale et politique de la société, c’est cette infinité de raisons et de circonstances qui font affluer les populations aux sources du savoir, les initient au langage et aux formules savantes, et font que, dans le gouvernement des sociétés modernes, l’enseignement public est devenu un devoir aussi impérieux, une condition aussi vitale que la distribution de la justice et la garantie de l’existence et de la sécurité de l’Etat. Non, messieurs ! la science n’a perdu de nos jours ni en puissance intrinsèque, ni en influence, ni en prestige. D’où naissent alors les plaintes dont j’ai parlé (…) ? Elles proviennent de l’état d’incertitude où se trouve l’enseignement à l’égard des tendances nouvelles de la société ; de la rupture des traditions, et de la prédominance que réclame partout la pratique sur la théorie. Puis, la vie, de nos jours, est principalement une vie extérieure : elle aime le bruit et l’éclat ; elle cherche avant tout l’influence et le succès ; la vie de la science, au contraire, est une vie intérieure, une vie de calme et de méditation ; elle est comme un culte qui cherche sa satisfaction ailleurs que dans les applaudissements de la foule. Chacun a hâte de jouir ; chacun est impatient des résultats ; qu’y a t-il d’étonnant, dès lors, à voir déserter les études qui ne rapportent pas des profits palpables, et de rencontrer comme stimulant principal et presque exclusif le diplôme donnant accès aux fonctions publiques ou à une profession plus ou moins lucrative ? Enfin, les étonnants progrès réalisés par les sciences physiques ont détourné, jusqu’à un certain point, la faveur des sciences philosophiques et morales ; les lettres elles-mêmes semblent souffrir de cette situation ; les lettres sans lesquelles, cependant, il n’y a ni distinction, ni noblesse. C’est là la pente dangereuse. C’est là la tendance à combattre. L’homme qui a le plus assidûment observé le mouvement politique et moral de la société moderne, et qui, peut-être, l’a le mieux compris, Alexis de Tocqueville, s’exprime ainsi au sujet de la direction à donner aux institutions scientifiques :

« Si ceux qui sont appelés à diriger les nations de nos jours apercevaient clairement et de loin ces instincts nouveaux qui bientôt seront irrésistibles, ils comprendraient qu’avec des lumières et de la liberté, les hommes qui vivent dans les siècles démocratiques ne peuvent manquer de perfectionner la portion industrielle des sciences, et que désormais tout l’effort du pouvoir social doit se porter à soutenir les hautes études et à créer de grandes passions scientifiques. De nos jours, il faut retenir l’esprit humain dans la théorie ; il court de lui-même à la pratique, et, au lieu de le ramener sans cesse vers l’examen détaillé des effets secondaires, il est bon de l’en distraire quelquefois, pour l’élever jusqu’à la contemplation des causes premières ».

(De la Démocratie en Amérique, t. III, p. 90, 12e édition)

On aborde l’Université, le plus grand nombre pour se préparer aux professions libérales, quelques-uns pour compléter leur instruction générale, et très-peu seulement, il faut l’avouer, y cherchent la science pour elle-même. Les premiers sollicitent des connaissances et des aptitudes spéciales ; les seconds des aptitudes seulement ; les troisièmes seuls nous demandent l’initiation. Certes, nous manquerions à la fois à notre mission et à la dignité de la science si nous travaillions à l’imposer à ceux qui ne la demandent pas. Il n’y a aucun inconvénient non plus à avouer que si le plus grand nombre de nos élèves possèdent largement ce qu’il faut pour réussir dans les professions libérales, tous ne sont pas faits pour s’élever à la science pure. Enfin, il est (…) vrai que la société a plus souvent besoin d’avocats, de médecins, d’ingénieurs que de savants proprement dits. (…) Nous faisons une distinction entre l’esprit scientifique et la vocation scientifique. L’école peut faire éclore celle-ci ; elle ne saurait jamais la donner (…) La vocation scientifique tient du génie, et le génie ne s’enseigne pas. L’esprit (scientifique) se meut dans des sphères plus modestes (…) il ne se détourne pas de la vie réelle ; mais il cherche à faire jouir celle-ci de toutes les vérités qui vivent dans les régions supérieures. Un autre Prométhée, il s’élève sur le bouclier de Minerve, c’est-à-dire de la science, dans les régions célestes, pour y dérober le feu avec lequel le mouvement et la vie se communiquent aux créatures. Savoir bien et savoir des choses utiles, voilà ce qui caractérise le savant du 19e siècle, voilà ce qui doit être aussi le but de notre enseignement.(…)

Les temps ne sont plus où l’on pouvait enseigner les vérités de la physique et de la chimie sans les appuyer de preuves expérimentales. D’autres sciences, à leur exemple, ont adopté la méthode démonstrative, et il est à souhaiter que cette tendance se généralise de plus en plus (…) le principe de l’enseignement manuel et expérimental doit s’étendre aussi aux branches purement scientifiques (…) d’autres branches des sciences naturelles et médicales attendent, comme complément un enseignement pratique, démonstratif et expérimental, et la plupart exigent au moins la création de laboratoires de recherche qui permettent au professeur de se tenir au courant du progrès scientifique et de vérifier par lui-même les découvertes pour pouvoir en parler aux élèves avec autorité (…) ce premier moyen de favoriser l’esprit scientifique dans l’Université est assez généralement bien compris. L’opinion semble d’elle-même pousser le gouvernement dans cette voie, malgré les sacrifices d’argent auxquels il faudra se préparer encore. Il en est tout autrement des bases philosophiques de la science (…) D’après une opinion malheureusement trop commune aujourd’hui parmi les hommes de science, la science finit là où commence la philosophie, et dans l’enseignement il ne faut s’occuper que des faits et des détails susceptibles de preuves immédiates et matérielles. La suspicion dont on enveloppe la philosophie s’étend jusqu’aux mathématiques, qui, à notre sens, ne sont qu’une partie de la première ; tout ce qui ne trouve pas une application directe est délaissé comme superflu ou comme incertain. Et pourtant il n’y a pas de science sans philosophie mathématique ; il n’y a certitude nulle part sans elle, et le progrès dans aucune branche des connaissances physiques n’est définitif que quand les résultats empiriques sont confirmés par le calcul. La science n’est faite que lorsqu’elle se laisse traduire en formules mathématiques ou en formules rationnelles.. C’est qu’il est une raison supérieure, une raison divine dont toute science doit chercher à se rapprocher. « S’il est ainsi, dit Bossuet, que toute la nature ait sa loi, l’homme a dû aussi recevoir la sienne ; et ces lois particulières, ayant toutes leurs secrets rapports avec la loi éternelle qui réside dans le Créateur, font que tout marche en concours et en unité, suivant l’ordre immuable de sa sagesse. » (…) Pour nous résumer : l’esprit scientifique dans les Universités, c’est-à-dire dans les générations qui s’élèvent, ne doit pas se détacher des applications utiles. L’époque dans laquelle nous vivons exige au contraire que le plus de forces possibles soient pour ainsi dire versées dans la circulation générale et viennent fructifier pour l’avantage commun. Il faut cependant se garder de ne voir l’utilité que dans les applications immédiates, et de négliger ainsi ce qu’on appelle la science pure. Ce serait dépenser le capital sans le nourrir. Le capital science se nourrit de trois sources : l’observation, le raisonnement et la tradition. Il faut non seulement les entretenir, mais il importe, en outre, de les entretenir avec un soin égal. Plus tard, quand les vocations se seront mises d’accord avec les circonstances de la vie, le choix sera permis. Tel savant préfèrera la méthode et la science expérimentales. Tel autre cultivera la philosophie ou les mathématiques ; un troisième, enfin s’adonnera aux études historiques ou littéraires ; mais dans l’enseignement, tel qu’il s’adresse à la généralité, il ne faut pas qu’une des trois directions étouffe les autres. La faveur du moment est aux sciences expérimentales, et j’y applaudis (…) Mais ne s’aperçoit-on pas déjà trop de la scission qui s’est opéré entre les études scientifiques et les études littéraires ? (…) Ne conviendrait-il pas de rendre à la faculté de philosophie et lettres une part de cette influence qu’elle exerçait autrefois sur ceux qui se destinaient aux sciences et à la médecine ? Ne faudrait-il pas, dans le programme des études et des examens, renforcer en général les études préparatoire, et reconnaître par là explicitement que la véritable force de l’Université réside davantage dans les Facultés de philosophie et des sciences, que dans celles qui se rapportent aux études spéciales ? (…) »

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(Université de Liège, Discours de Rentrée académique du Recteur A. Spring, 1862)

 

 

 

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