Sur les contraintes de l’écriture dans les sciences humaines et sociales.

N’en déplaise aux statisticiens, la fragile cohérence des sciences humaines et sociales ne tient qu’au fil du discours. Si le sociologue, l’anthropologue, l’historien, le philosophe … observent et s’interrogent comme le font le physicien, le chimiste, le biologiste ou l’ingénieur, le processus de traitement, d’organisation et de restitution de résultats est fondamentalement différent. Pourtant le vocabulaire utilisé pour décrire ce processus est largement le même : données, expérience, observation, traitement, vérification … Mais au-delà de la similitude formelle, le sens que ces mots recouvrent n’est pas le même. Et pour cause. L’accaparement par les sciences humaines du langage de la science expérimentale positive n’est que la manifestation de la soumission historique des premières à la seconde. Question de légitimation. Pour être reconnues comme sciences capables de contribuer au progrès humain, il a fallu au 19e siècle que les sciences de l’homme balbutiantes se donnent les apparences des sciences de la nature. Ce travestissement langagier, c’était en quelque sorte revêtir l’uniforme garant d’une reconnaissance et d’un statut académique. Cette condition nécessaire n’était pas pour autant suffisante. La condition sine qua non qu’une science soit vraiment science était de pouvoir traduire des résultats dans une forme universelle, indépendante des ambiguïtés du langage humain. La mathématisation des sciences constitua à ce titre une réponse somme toute très naturelle à une vision essentiellement mécaniste du monde prévalant depuis le 17e siècle (http://classiques.uqac.ca/contemporains/boulad_ajoub_josiane/grandes_figures_monde_moderne/grandes_figures_PDF_originaux/Ch19.pdf ; voir aussi e.a. BLAY, M., HALLEUX, R., La science classique XVIème-XVIIIème siècle, dictionnaire critique, Paris, Flammarion, 1998). Si l’illusion scientiste de constitution d’une sociologie positive a fait long feu, il n’en reste pas moins que, tant pour le sens commun que pour une partie de l’université, convaincus qu’il n’y a de savoir digne de ce nom que formalisable en lois et en équations univoques, les sciences humaines et sociales ne seraient pas à proprement parler des sciences car elles n’en parlent pas la langue. D’où la tendance parfois de certains à invoquer l’usage des statistiques ou l’ouverture à des champs de recherche davantage connotés comme technoscientistes (p. ex. les digital humanities ou sciences humaines numériques). Mais les choses ne sont pas si simples. La distinction fondamentale entre les sciences de la nature et les sciences humaines réside dans le recours à des dispositifs techniques expérimentaux et à la capacité de formalisation mathématique qui permettent aux premières de prétendre à l’objectivité de l’observateur et à l’exactitude des résultats. Les sciences humaines et sociales, au contraire, confrontent l’observateur à lui-même. La société et les acteurs qui y sont à l’oeuvre lui renvoient en permanence sa propre image d’acteur socialisé. Parce qu’il est impossible à l’observateur de se débarrasser de cet encombrant rappel de sa subjectivité, il n’a d’autre choix que d’user de la réflexivité comme une alliée. L’interrogation du monde devient alors consubstantielle d’une interrogation sur soi-même qui est au centre de toute la méthodologie des sciences humaines et sociales. La prise en compte de ces interactions, de ce jeu de miroir complexe est en fin de compte le seul moyen de garantir, non pas une illusoire objectivité, mais bien la simple honnêteté intellectuelle. Il me semble que c’est dans cette mesure que l’on peut dire que la science humaine et / ou sociale est par essence critique, car si le positionnement critique vis-à-vis de l’objet au sens où Bourdieu, Rioux et d’autres peuvent l’entendre n’est pas une obligation pour l’observateur, la réflexivité à l’égard de soi-même est quant à elle incontournable. Et seule l’écriture peut témoigner de la rigueur avec laquelle on se sera soumis à cette exigence. Parler de l’homme et de la société, c’est aussi parler de soi avec comme enjeu difficile qu’il convient de ne donner à voir de soi que ce qui est susceptible d’éclairer l’objet étudié. Poussons la métaphore photographique jusqu’au bout : il ne faut ni surexposer, ni sous-exposer l’objet ; il ne faut bien sûr pas non plus vouloir éblouir – dans tous les sens du terme – le lecteur, ce qui ne reviendrait finalement qu’à l’aveugler. Tout comme le rendu visuel, le rendu sociologique est affaire de méthode mais aussi et avant tout de style, ce qui renvoie à une nécessaire maîtrise de la grammaire et de la rhétorique. Pour ma part, je pense que l’exigence stylistique qui sous-tend l’écriture des sciences humaines et sociales est incompatible avec les contraintes de rentabilité, de productivité, de compétition auxquelles est soumise la production de connaissances dans l’université contemporaine. Non seulement l’idée, mais aussi la forme qu’il convient de lui donner afin de la partager, sont contraintes par le temps. Au temps court, à ce temps de l’immédiateté, de la succession et du renouvellement incessants que génèrent la production et la consommation frénétique d’informations jetables, on opposera le temps long, celui de la méditation et de la maturation. C’est justement à une réflexion sur le décalage existant entre ce besoin du temps long propre aux spécificités du travail dans les sciences humaines et sociales et les contingences de l’université entrepreneuriale que conduit l’article de Mark Carrigan publié sur l’excellent blog « The Sociological Imagination » (sociologicalimagination.org).

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via » The challenge of writing in the accelerated academy The Sociological Imagination

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