Du foot, de la politique et du capitalisme post-thatchérien

L’argent fou du foot, c’est révoltant. Et c’est tout aussi révoltant de constater que, comme dans l’affaire Publifin (http://www.levif.be/actualite/belgique/des-elus-payes-500-euros-la-minute-pour-des-reunions-bidon-chez-publifin-ex-tecteo/article-normal-589067.html), le soufflé médiatique va se dégonfler aussi sec. Le dispositif médiatique du capitalisme post-Thatchérien n’a en effet aucun intérêt à ce que le débat suive l’indignation. L’indignation est porteuse au plan commercial alors que le débat l’est beaucoup moins qui risquerait de sortir la critique des cénacles intellectuels et de la rendre accessible au plus grand nombre. On notera aussi sur ce genre de sujet le silence assourdissant des mandataires politiques. Cela pose des questions sur le statut de la représentation politique dans le monde contemporain. Il semblerait que l’élu se sente de moins en moins investi d’une responsabilité morale. Devenu un véritable corps professionnel, le monde politique tendrait à se justifier sur base des valeurs dominantes imposées par le monde économique. La notion même de politique au sens large se voit remplacée par celle de gouvernance et la légitimation de l’action politique passe par l’usage de l’argumentaire et de la rhétorique du management. Du point de vue de ces derniers, Witsel / la star du foot / du business / Trump sont des exemples de réussite en ce qu’ils répondent à l’impératif premier du capitalisme: créer des richesses en exploitant les ressources disponibles, tout en s’adossant à la justification de la liberté et de la propriété individuelles. Les commentaires sur les forums sont assez explicites : qu’on lui fiche la paix, il a bien raison, moi je ferais pareil, il aurait bien tort de ne pas en profiter etc. L’article qui dont je m’inspire est cependant ambigu dans la mesure où on laisse penser que la question morale posée par l’industrie du sport spectacle ne serait qu’une question de différentiel. Si le joueur avait gagné deux fois moins en signant dans un autre club, le seuil de l’indignation n’aurait peut-être pas été atteint. Par ailleurs, comme pour les attentats ou les catastrophes naturelles, l’indignation est aussi proportionnelle à la proximité. On parle ici d’un joueur belge, des Diables rouges, d’une figure familière. C’est un cas particulier présenté comme tel et comme tel il ne remet aucunement en question un système dans son ensemble. Cela arrange donc bien tout le monde. On peut continuer à regarder le foot – en général – sans trop s’indigner de la quantité invraisemblable et moralement inacceptable de cas particuliers d’enrichissements démesurés de joueurs, de dirigeants de fédération et d’oligarques sponsors. Et, certes, tous les joueurs, dirigeants ou sponsors ne peuvent pas être également comparables et donc susciter la même indignation, ce qui en fin de compte exonère de toute remise en cause et de toute critique globales. Ainsi donc, le questionnement moral du capitalisme post-thatchérien devient-il hors de propos dès lors que la morale se relativise en fonction du saucissonnage médiatique des affaires qui le concernent. Si la pensée critique existe, c’est dans des bouquins illisibles pour le commun des mortels et des sites web dits « bobos-gauchos », comme les indiens « existent » dans leurs réserves. L’apparence et l’honneur sont saufs. Nous nous persuadons que la liberté et la démocratie existent alors qu’en définitive la critique et l’indignation sont comme des bulles de savon, éphémères et dérisoires. Bel exemple de récursivité à la Morin, le capitalisme avec tous ses avatars, financier, médiatique et politique, se nourrit de ces indignations qui n’en sont pas et de l’insignifiance des outils critiques et moraux qu’on lui oppose. C’est à mon sens le piège dans lequel la social-démocratie et le libéralisme dit « social » sont tombés, se bornant à dénoncer (tièdement), s’opposer (mollement), s’indigner (sélectivement) et gérer (comme les lobbies, les multinationales et les pouvoirs financiers le souhaitent) depuis des décennies. En somme, on joue le jeu de l’indépendance et de l’engagement alors qu’en réalité on n’est indépendant de rien et on s’engage à ne rien remettre en question d’essentiel. Rien d’étonnant à ce que le monde politique cautionne plus ou moins explicitement la prise en charge privée d’une partie de ses responsabilités (par exemple le « charitytainment », Viva for Life et autres téléthons) à moins qu’il ne l’encourage (par exemple, la privatisation d’une partie des prérogatives de la police). De l’autre côté, le monde économique se pose en pourvoyeur de richesses et d’avantages dont la question de la répartition est trop sérieuse pour la laisser à autre chose qu’à des « lois » transcendantes, échappant ainsi autant au politique qu’à la morale. Dans une telle logique, celui qui ne crée pas de richesse ou ne profite pas des avantages s’exclut. Il ne peut être qu’un extrémiste (politique), un ennemi de l’ordre (économique), de la scientificité (gestionnaire), de la créativité, du dynamisme, du travail. Au mieux l’esprit critique crache dans la soupe, au pire ses ressources mentales sont limitées, à moins qu’il ne soit « conditionné par des idéologies ». Orwell et bien d’autres après lui (Lasch, Bauman, Bourdieu …) ont bien compris que la dictature la plus efficace serait celle qui en aurait le moins l’apparence et s’appuierait sur l’exploitation géniale, inattendue mais terrifiante, d’un paradoxe : le conformisme par l’exacerbation de l’individualisme. Même si nous ne voulons pas être Axel Witsel, nous pourrions un jour être à sa place ; et, en raison de ressources éthiques discréditées (le « bisounourso-bobo-gauchisme »), la plupart choisit de se ménager l’opportunité de « mettre sa famille à l’abri », de « profiter des fruits de son talent » de son « travail », de sa « créativité », de son « mérite », même si le talent ou la sécurité n’ont rien à voir là-dedans. Comment expliquer autrement la complaisance de la démocratie représentative (à commencer par les représentants élus) à l’égard de problématiques morales essentielles qui, comme dans l’affaire Publifin, se voient requalifiées en « dérapages » ou en « erreurs » qui n’auraient pas à sortir de la sphère individuelle ? La société capitaliste dans laquelle nous vivons est bien à l’image des représentations que les médias de révérence (comme les qualifie Serge Halimi) nous en donnent : the winner takes it all. Et puisqu’il s’agit d’un jeu, il convient  de s’y entraîner (ce que propose l’état social actif) et d’en respecter les règles, à commencer par celle de ne pas se faire prendre. Pour le reste, tout est permis, des intercommunales aux clubs de foot chinois en passant par le soutien d’industriels mafieux au nom de la croissance et de la compétitivité.

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via Witsel choisit la Chine « pour le futur de sa famille »… et insulte par là des millions de gens – La Libre.be

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