Des yeux pour voir

« Le sociologue observe », « l’observation en sociologie », « la méthodologie d’observation », « l’observation participante » … L’observation est omniprésente en sociologie et pourtant qu’il est difficile d’expliquer aux étudiants à quoi elle correspond vraiment. L’observation se définit comme une action qui implique – naturellement serait-on tenté de dire – les sens de l’observateur. Mais pas seulement. Si l’on mobilise le regard et l’ouïe , encore faut-il s’entendre sur ce que l’on regarde et ce qu’on écoute. La société ? Les gens ? Les interactions entre les individus entre eux, entre les groupes ? Les relations de pouvoir ?

L’objet de la sociologie est multiple autant que complexe et finit par se confondre, au fur et à mesure du recul avec lequel on peut le considérer, comme l’humain au sens le plus large. Cela permettra au passage de comprendre pourquoi la sociologie peut aussi se définir comme le carrefour où se croisent et se rencontrent les différentes sciences humaines. Au risque d’une paraphrase hasardeuse de la formule de Térence, on peut dire que rien de ce qui est humain n’est étranger au sociologue. A commencer bien évidemment par lui-même, cet encombrant sujet qu’il lui faut domestiquer et intégrer vaille que vaille aux exigences de la rigueur scientifique. On s’efforce ainsi d’apprendre en sociologie cette fameuse démarche réflexive faite d’allers-retours constants de l’objet au sujet, d’interrogations pointilleuses sur le positionnement de l’observateur et les possibles biais du regard, de l’analyse et de la compréhension. Ceux-ci sont nombreux et tiennent le plus souvent, on l’aura compris, à l’observateur lui-même. Mais pas seulement. Le biais peut aussi résider dans la chose observée elle-même, dans les entretiens, dans l’information récoltée. D’où bien sûr la nécessité de s’assurer de la fiabilité des sources et des données, ce que personne ne contestera. On est alors tenté de privilégier l’observation directe, ce fameux terrain qui est un impitoyable critère de disqualification de ceux qui ne s’y trouvent pas assez souvent.

Toutefois, à bien y réfléchir, le terrain est au moins autant une abstraction qu’une réalité concrète. Le sociologue ne peut jamais embrasser le terrain d’un seul regard. Il doit y distinguer les acteurs, les faits et les relations des uns aux autres. Le sociologue n’observe pas le terrain mais bien ce que celui-ci produit avec les ingrédients sociaux qui s’y trouvent.  La question qui se pose dès lors est celle de la légitimité de ce que l’on peut observer. L’excellent texte auquel je renvoie ci-dessous y répond en partie.

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http://www.nonfiction.fr/article-8713-des_yeux_pour_voir.htm#

Qu’est-ce que la science dans l’université du XIXe siècle ?

Les profondes transformations de l’université à partir des années 1980 ont conduit à interroger non seulement la nature organisationnelle et / ou institutionnelle de l’institution universitaire, mais aussi ses « missions » et,  à travers elles, l’évolution des valeurs accordées à la science en général et à son découpage disciplinaire. Je livre ci-dessous de larges extraits du discours de rentrée académique de l’Université de Liège en 1862. Je trouve ce document passionnant à plus d’un égard. Il nous éclaire en effet sur des préoccupations déjà bien présentes, comme la professionnalisation des études, l’importance des sciences appliquées et du concept d' »utilité » des connaissances, le débat épistémologique sous-jacent à l’opposition entre réflexion désintéressée et enseignement à visée pragmatique, etc. Les sociologues remarqueront la référence à Tocqueville alors même que la sociologie n’est pas encore constitué ni reconnue comme discipline universitaire.

 » Parmi ceux qui observent avec sollicitude la marche des études dans nos universités, on entend souvent émettre des plaintes sur un prétendu affaiblissement de l’esprit scientifique. On convient que les jeunes hommes qui nous quittent pour entrer dans la vie active possèdent assez généralement de connaissances positives et de détail pour suffire à leur tâche professionnelle ; mais on exprime en même temps le regret de rencontrer si rarement parmi eux la vraie vocation scientifique (…) Cette appréhension (…) est telle que récemment une réunion officielle de représentants des universités en a fait le point de départ de propositions qui, dans mon opinion, engagent défavorablement notre avenir. Sous le régime de la liberté, selon l’éminent et honorable rapporteur de cette réunion, on n’aime la science que quand on y est contraint. Je nie le fait. Pas plus que d’autres, je ne disconviens que les tendances matérielles et utilitaires de l’époque soient nuisibles au culte désintéressé de la science ; avec tous les hommes de bien, j’éprouve des regrets de voir parfois de belles intelligences s’user sans profit et sans noblesse à la poursuite de jouissances matérielles, ou entrer en servitude pour satisfaire à des besoins factices et toujours grossissants (…) tous nous voudrions voir accorder à la science et aux institutions scientifiques une place plus grande que ne leur laissent d’habitude les intérêts dits positifs ; mais est-ce à dire qu’il faille pour cela tout blâmer dans le positivisme du siècle et crier à la décadence là où peut-être il n’y a que transformation ? N’oublions-pas qu’en tout temps, même aux époques les plus glorieuses, la science a eu ceci de commun avec l’art et avec la vert de n’appartenir qu’à quelques élus, et que le gain vulgaire a toujours exercé sa séduction sur les âmes faibles (…) Gardons-nous surtout de reprocher comme un crime, aux hautes écoles particulièrement, de refléter jusqu’à un certain point la face et les tendances du siècle.  Le sol que nous foulons, l’air que nous respirons étant imprégnés d’esprit positif, comment voudrions-nous que nous études ne s’en ressentent ? La science et l’enseignement d’aujourd’hui ne sont plus la science et l’enseignement du 16e siècle ; l’une et l’autre ont reçu l’empreinte moderne ; -encore une fois : il y a transformation ; il n’y a pas de décadence ! Décadence ? – alors que les grandes découvertes se suivent avec une rapidité inouïe et opèrent une rénovation de toutes les conditions matérielles et même morales de l’humanité ?

Décadence ? – au siècle qui a reçu la révélation de forces élémentaires qui jusqu’à lui étaient restées cachées au sein de la nature ; au siècle qui a vu s’avancer triomphalement les deux reines de l’industrie : la mécanique et la chimie ; – la chimie que les siècles réputés les plus scientifiques étaient à peine parvenus à arracher à la dégradation du charlatanisme et aux étreintes de la superstition ? On la dirait privée d’esprit scientifique, l’époque où l’homme a appris à transmettre instantanément sa pensée à travers les continents et les mers ; où il a forcé le soleil à lui tracer le dessin durable des objets qu’il éclaire ; l’époque qui, après avoir, par le calcul, découvert des planètes, a été chercher dans les astres les premières traces de métaux que jusqu’alors personne n’avait encore entrevus sur le terre ? Et, à un autre point de vue, quelle est l’époque de l’histoire où les lumières de la science étaient plus généralement répandues ? où le besoin d’apprendre et de connaître s’était annoncé avec plus d’instance parmi toutes les classes de la société ? Y a t-il aujourd’hui encore une seule branche de l’activité humaine qui puisse se passer de science ? une branche quelconque de l’industrie ? l’agriculture ? la guerre même ? C’est précisément le soin, parfois excessif, du bien-être matériel, c’est la soif des richesses, c’est la lutte des intérêts, la concurrence, le besoin de faire produire le plus de fruits au sol et le plus de profit au travail et au capital, c’est,  enfin, la multiplication prodigieuse des machines, le perfectionnement des outils, et, dans l’ordre moral, c’est le principe de publicité, c’est la presse, c’est la multiplication des écoles et des tribunes publiques, c’est la coopération obligée des citoyens à la gestion morale et politique de la société, c’est cette infinité de raisons et de circonstances qui font affluer les populations aux sources du savoir, les initient au langage et aux formules savantes, et font que, dans le gouvernement des sociétés modernes, l’enseignement public est devenu un devoir aussi impérieux, une condition aussi vitale que la distribution de la justice et la garantie de l’existence et de la sécurité de l’Etat. Non, messieurs ! la science n’a perdu de nos jours ni en puissance intrinsèque, ni en influence, ni en prestige. D’où naissent alors les plaintes dont j’ai parlé (…) ? Elles proviennent de l’état d’incertitude où se trouve l’enseignement à l’égard des tendances nouvelles de la société ; de la rupture des traditions, et de la prédominance que réclame partout la pratique sur la théorie. Puis, la vie, de nos jours, est principalement une vie extérieure : elle aime le bruit et l’éclat ; elle cherche avant tout l’influence et le succès ; la vie de la science, au contraire, est une vie intérieure, une vie de calme et de méditation ; elle est comme un culte qui cherche sa satisfaction ailleurs que dans les applaudissements de la foule. Chacun a hâte de jouir ; chacun est impatient des résultats ; qu’y a t-il d’étonnant, dès lors, à voir déserter les études qui ne rapportent pas des profits palpables, et de rencontrer comme stimulant principal et presque exclusif le diplôme donnant accès aux fonctions publiques ou à une profession plus ou moins lucrative ? Enfin, les étonnants progrès réalisés par les sciences physiques ont détourné, jusqu’à un certain point, la faveur des sciences philosophiques et morales ; les lettres elles-mêmes semblent souffrir de cette situation ; les lettres sans lesquelles, cependant, il n’y a ni distinction, ni noblesse. C’est là la pente dangereuse. C’est là la tendance à combattre. L’homme qui a le plus assidûment observé le mouvement politique et moral de la société moderne, et qui, peut-être, l’a le mieux compris, Alexis de Tocqueville, s’exprime ainsi au sujet de la direction à donner aux institutions scientifiques :

« Si ceux qui sont appelés à diriger les nations de nos jours apercevaient clairement et de loin ces instincts nouveaux qui bientôt seront irrésistibles, ils comprendraient qu’avec des lumières et de la liberté, les hommes qui vivent dans les siècles démocratiques ne peuvent manquer de perfectionner la portion industrielle des sciences, et que désormais tout l’effort du pouvoir social doit se porter à soutenir les hautes études et à créer de grandes passions scientifiques. De nos jours, il faut retenir l’esprit humain dans la théorie ; il court de lui-même à la pratique, et, au lieu de le ramener sans cesse vers l’examen détaillé des effets secondaires, il est bon de l’en distraire quelquefois, pour l’élever jusqu’à la contemplation des causes premières ».

(De la Démocratie en Amérique, t. III, p. 90, 12e édition)

On aborde l’Université, le plus grand nombre pour se préparer aux professions libérales, quelques-uns pour compléter leur instruction générale, et très-peu seulement, il faut l’avouer, y cherchent la science pour elle-même. Les premiers sollicitent des connaissances et des aptitudes spéciales ; les seconds des aptitudes seulement ; les troisièmes seuls nous demandent l’initiation. Certes, nous manquerions à la fois à notre mission et à la dignité de la science si nous travaillions à l’imposer à ceux qui ne la demandent pas. Il n’y a aucun inconvénient non plus à avouer que si le plus grand nombre de nos élèves possèdent largement ce qu’il faut pour réussir dans les professions libérales, tous ne sont pas faits pour s’élever à la science pure. Enfin, il est (…) vrai que la société a plus souvent besoin d’avocats, de médecins, d’ingénieurs que de savants proprement dits. (…) Nous faisons une distinction entre l’esprit scientifique et la vocation scientifique. L’école peut faire éclore celle-ci ; elle ne saurait jamais la donner (…) La vocation scientifique tient du génie, et le génie ne s’enseigne pas. L’esprit (scientifique) se meut dans des sphères plus modestes (…) il ne se détourne pas de la vie réelle ; mais il cherche à faire jouir celle-ci de toutes les vérités qui vivent dans les régions supérieures. Un autre Prométhée, il s’élève sur le bouclier de Minerve, c’est-à-dire de la science, dans les régions célestes, pour y dérober le feu avec lequel le mouvement et la vie se communiquent aux créatures. Savoir bien et savoir des choses utiles, voilà ce qui caractérise le savant du 19e siècle, voilà ce qui doit être aussi le but de notre enseignement.(…)

Les temps ne sont plus où l’on pouvait enseigner les vérités de la physique et de la chimie sans les appuyer de preuves expérimentales. D’autres sciences, à leur exemple, ont adopté la méthode démonstrative, et il est à souhaiter que cette tendance se généralise de plus en plus (…) le principe de l’enseignement manuel et expérimental doit s’étendre aussi aux branches purement scientifiques (…) d’autres branches des sciences naturelles et médicales attendent, comme complément un enseignement pratique, démonstratif et expérimental, et la plupart exigent au moins la création de laboratoires de recherche qui permettent au professeur de se tenir au courant du progrès scientifique et de vérifier par lui-même les découvertes pour pouvoir en parler aux élèves avec autorité (…) ce premier moyen de favoriser l’esprit scientifique dans l’Université est assez généralement bien compris. L’opinion semble d’elle-même pousser le gouvernement dans cette voie, malgré les sacrifices d’argent auxquels il faudra se préparer encore. Il en est tout autrement des bases philosophiques de la science (…) D’après une opinion malheureusement trop commune aujourd’hui parmi les hommes de science, la science finit là où commence la philosophie, et dans l’enseignement il ne faut s’occuper que des faits et des détails susceptibles de preuves immédiates et matérielles. La suspicion dont on enveloppe la philosophie s’étend jusqu’aux mathématiques, qui, à notre sens, ne sont qu’une partie de la première ; tout ce qui ne trouve pas une application directe est délaissé comme superflu ou comme incertain. Et pourtant il n’y a pas de science sans philosophie mathématique ; il n’y a certitude nulle part sans elle, et le progrès dans aucune branche des connaissances physiques n’est définitif que quand les résultats empiriques sont confirmés par le calcul. La science n’est faite que lorsqu’elle se laisse traduire en formules mathématiques ou en formules rationnelles.. C’est qu’il est une raison supérieure, une raison divine dont toute science doit chercher à se rapprocher. « S’il est ainsi, dit Bossuet, que toute la nature ait sa loi, l’homme a dû aussi recevoir la sienne ; et ces lois particulières, ayant toutes leurs secrets rapports avec la loi éternelle qui réside dans le Créateur, font que tout marche en concours et en unité, suivant l’ordre immuable de sa sagesse. » (…) Pour nous résumer : l’esprit scientifique dans les Universités, c’est-à-dire dans les générations qui s’élèvent, ne doit pas se détacher des applications utiles. L’époque dans laquelle nous vivons exige au contraire que le plus de forces possibles soient pour ainsi dire versées dans la circulation générale et viennent fructifier pour l’avantage commun. Il faut cependant se garder de ne voir l’utilité que dans les applications immédiates, et de négliger ainsi ce qu’on appelle la science pure. Ce serait dépenser le capital sans le nourrir. Le capital science se nourrit de trois sources : l’observation, le raisonnement et la tradition. Il faut non seulement les entretenir, mais il importe, en outre, de les entretenir avec un soin égal. Plus tard, quand les vocations se seront mises d’accord avec les circonstances de la vie, le choix sera permis. Tel savant préfèrera la méthode et la science expérimentales. Tel autre cultivera la philosophie ou les mathématiques ; un troisième, enfin s’adonnera aux études historiques ou littéraires ; mais dans l’enseignement, tel qu’il s’adresse à la généralité, il ne faut pas qu’une des trois directions étouffe les autres. La faveur du moment est aux sciences expérimentales, et j’y applaudis (…) Mais ne s’aperçoit-on pas déjà trop de la scission qui s’est opéré entre les études scientifiques et les études littéraires ? (…) Ne conviendrait-il pas de rendre à la faculté de philosophie et lettres une part de cette influence qu’elle exerçait autrefois sur ceux qui se destinaient aux sciences et à la médecine ? Ne faudrait-il pas, dans le programme des études et des examens, renforcer en général les études préparatoire, et reconnaître par là explicitement que la véritable force de l’Université réside davantage dans les Facultés de philosophie et des sciences, que dans celles qui se rapportent aux études spéciales ? (…) »

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(Université de Liège, Discours de Rentrée académique du Recteur A. Spring, 1862)

 

 

 

Quand la pensée critique devient tendance.

Voilà une heureuse initiative. Dommage qu’il faille attendre le Figaro, un think tank parmi d’autres et une journaliste people pour légitimer et médiatiser la question des dérives de la modialisation neo-libérale ». De nombreux chercheurs et journalistes d’investigation en prise directe avec les milieux académiques analysent depuis longtemps les mécanismes et les fondements de ce « soft totalitarisme ». A titre d’exemple, Le Monde diplomatique étudie les ressorts du « soft power » de la neolibéralisation mondialisée dès 1995 ; le « Nouvel esprit du capitalisme » de Boltanski et Chiapello sort en 1999 etc. Sans parler bien évidemment de l’oeuvre de Foucault et des commentaires qu’elle a suscités. Ni bien sûr et plus généralement encore de toute une tradition de pensée philosophique et politique qui n’a jamais cessé d’avoir le pouvoir en ligne de mire. Beaucoup de travaux de fond sur la question existent en amont de ce coup de pub médiatique. Il me paraît essentiel de le rappeler en reconnaissance notamment du travail de chercheurs qui, de plus en plus, rament à contre-courant, coincés dans des statuts précaires, déconsidérés précisément parce qu’il est de leur responsabilité de déconstruire les évidences, à commencer par celles de la fin de l’histoire, de la disparition des idéologies, du progrès techno-scientiste, de la main invisible . Quand on ose parler de « théorie critique », on est un marxiste stalinien ; quand on parle de Bourdieu, un idéaliste irréaliste ; quand un sociologue cherche à expliquer la radicalisation, on l’accuse d’excuser l’inexcusable. En revanche, quand l’intelligentsia bien-pensante le décide, la pensée décalée devient tendance. Tant mieux, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain mais « redde Caesari quae sunt Caesaris ». Sans les petites mains des sciences humaines et sociales, une bonne partie des ingrédients indispensables au débat public ne nous seraient pas accessibles.

via Natacha Polony : «Le système de la globalisation néolibérale craque de toute part»

Sur les contraintes de l’écriture dans les sciences humaines et sociales.

N’en déplaise aux statisticiens, la fragile cohérence des sciences humaines et sociales ne tient qu’au fil du discours. Si le sociologue, l’anthropologue, l’historien, le philosophe … observent et s’interrogent comme le font le physicien, le chimiste, le biologiste ou l’ingénieur, le processus de traitement, d’organisation et de restitution de résultats est fondamentalement différent. Pourtant le vocabulaire utilisé pour décrire ce processus est largement le même : données, expérience, observation, traitement, vérification … Mais au-delà de la similitude formelle, le sens que ces mots recouvrent n’est pas le même. Et pour cause. L’accaparement par les sciences humaines du langage de la science expérimentale positive n’est que la manifestation de la soumission historique des premières à la seconde. Question de légitimation. Pour être reconnues comme sciences capables de contribuer au progrès humain, il a fallu au 19e siècle que les sciences de l’homme balbutiantes se donnent les apparences des sciences de la nature. Ce travestissement langagier, c’était en quelque sorte revêtir l’uniforme garant d’une reconnaissance et d’un statut académique. Cette condition nécessaire n’était pas pour autant suffisante. La condition sine qua non qu’une science soit vraiment science était de pouvoir traduire des résultats dans une forme universelle, indépendante des ambiguïtés du langage humain. La mathématisation des sciences constitua à ce titre une réponse somme toute très naturelle à une vision essentiellement mécaniste du monde prévalant depuis le 17e siècle (http://classiques.uqac.ca/contemporains/boulad_ajoub_josiane/grandes_figures_monde_moderne/grandes_figures_PDF_originaux/Ch19.pdf ; voir aussi e.a. BLAY, M., HALLEUX, R., La science classique XVIème-XVIIIème siècle, dictionnaire critique, Paris, Flammarion, 1998). Si l’illusion scientiste de constitution d’une sociologie positive a fait long feu, il n’en reste pas moins que, tant pour le sens commun que pour une partie de l’université, convaincus qu’il n’y a de savoir digne de ce nom que formalisable en lois et en équations univoques, les sciences humaines et sociales ne seraient pas à proprement parler des sciences car elles n’en parlent pas la langue. D’où la tendance parfois de certains à invoquer l’usage des statistiques ou l’ouverture à des champs de recherche davantage connotés comme technoscientistes (p. ex. les digital humanities ou sciences humaines numériques). Mais les choses ne sont pas si simples. La distinction fondamentale entre les sciences de la nature et les sciences humaines réside dans le recours à des dispositifs techniques expérimentaux et à la capacité de formalisation mathématique qui permettent aux premières de prétendre à l’objectivité de l’observateur et à l’exactitude des résultats. Les sciences humaines et sociales, au contraire, confrontent l’observateur à lui-même. La société et les acteurs qui y sont à l’oeuvre lui renvoient en permanence sa propre image d’acteur socialisé. Parce qu’il est impossible à l’observateur de se débarrasser de cet encombrant rappel de sa subjectivité, il n’a d’autre choix que d’user de la réflexivité comme une alliée. L’interrogation du monde devient alors consubstantielle d’une interrogation sur soi-même qui est au centre de toute la méthodologie des sciences humaines et sociales. La prise en compte de ces interactions, de ce jeu de miroir complexe est en fin de compte le seul moyen de garantir, non pas une illusoire objectivité, mais bien la simple honnêteté intellectuelle. Il me semble que c’est dans cette mesure que l’on peut dire que la science humaine et / ou sociale est par essence critique, car si le positionnement critique vis-à-vis de l’objet au sens où Bourdieu, Rioux et d’autres peuvent l’entendre n’est pas une obligation pour l’observateur, la réflexivité à l’égard de soi-même est quant à elle incontournable. Et seule l’écriture peut témoigner de la rigueur avec laquelle on se sera soumis à cette exigence. Parler de l’homme et de la société, c’est aussi parler de soi avec comme enjeu difficile qu’il convient de ne donner à voir de soi que ce qui est susceptible d’éclairer l’objet étudié. Poussons la métaphore photographique jusqu’au bout : il ne faut ni surexposer, ni sous-exposer l’objet ; il ne faut bien sûr pas non plus vouloir éblouir – dans tous les sens du terme – le lecteur, ce qui ne reviendrait finalement qu’à l’aveugler. Tout comme le rendu visuel, le rendu sociologique est affaire de méthode mais aussi et avant tout de style, ce qui renvoie à une nécessaire maîtrise de la grammaire et de la rhétorique. Pour ma part, je pense que l’exigence stylistique qui sous-tend l’écriture des sciences humaines et sociales est incompatible avec les contraintes de rentabilité, de productivité, de compétition auxquelles est soumise la production de connaissances dans l’université contemporaine. Non seulement l’idée, mais aussi la forme qu’il convient de lui donner afin de la partager, sont contraintes par le temps. Au temps court, à ce temps de l’immédiateté, de la succession et du renouvellement incessants que génèrent la production et la consommation frénétique d’informations jetables, on opposera le temps long, celui de la méditation et de la maturation. C’est justement à une réflexion sur le décalage existant entre ce besoin du temps long propre aux spécificités du travail dans les sciences humaines et sociales et les contingences de l’université entrepreneuriale que conduit l’article de Mark Carrigan publié sur l’excellent blog « The Sociological Imagination » (sociologicalimagination.org).

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via » The challenge of writing in the accelerated academy The Sociological Imagination

Du foot, de la politique et du capitalisme post-thatchérien

L’argent fou du foot, c’est révoltant. Et c’est tout aussi révoltant de constater que, comme dans l’affaire Publifin (http://www.levif.be/actualite/belgique/des-elus-payes-500-euros-la-minute-pour-des-reunions-bidon-chez-publifin-ex-tecteo/article-normal-589067.html), le soufflé médiatique va se dégonfler aussi sec. Le dispositif médiatique du capitalisme post-Thatchérien n’a en effet aucun intérêt à ce que le débat suive l’indignation. L’indignation est porteuse au plan commercial alors que le débat l’est beaucoup moins qui risquerait de sortir la critique des cénacles intellectuels et de la rendre accessible au plus grand nombre. On notera aussi sur ce genre de sujet le silence assourdissant des mandataires politiques. Cela pose des questions sur le statut de la représentation politique dans le monde contemporain. Il semblerait que l’élu se sente de moins en moins investi d’une responsabilité morale. Devenu un véritable corps professionnel, le monde politique tendrait à se justifier sur base des valeurs dominantes imposées par le monde économique. La notion même de politique au sens large se voit remplacée par celle de gouvernance et la légitimation de l’action politique passe par l’usage de l’argumentaire et de la rhétorique du management. Du point de vue de ces derniers, Witsel / la star du foot / du business / Trump sont des exemples de réussite en ce qu’ils répondent à l’impératif premier du capitalisme: créer des richesses en exploitant les ressources disponibles, tout en s’adossant à la justification de la liberté et de la propriété individuelles. Les commentaires sur les forums sont assez explicites : qu’on lui fiche la paix, il a bien raison, moi je ferais pareil, il aurait bien tort de ne pas en profiter etc. L’article qui dont je m’inspire est cependant ambigu dans la mesure où on laisse penser que la question morale posée par l’industrie du sport spectacle ne serait qu’une question de différentiel. Si le joueur avait gagné deux fois moins en signant dans un autre club, le seuil de l’indignation n’aurait peut-être pas été atteint. Par ailleurs, comme pour les attentats ou les catastrophes naturelles, l’indignation est aussi proportionnelle à la proximité. On parle ici d’un joueur belge, des Diables rouges, d’une figure familière. C’est un cas particulier présenté comme tel et comme tel il ne remet aucunement en question un système dans son ensemble. Cela arrange donc bien tout le monde. On peut continuer à regarder le foot – en général – sans trop s’indigner de la quantité invraisemblable et moralement inacceptable de cas particuliers d’enrichissements démesurés de joueurs, de dirigeants de fédération et d’oligarques sponsors. Et, certes, tous les joueurs, dirigeants ou sponsors ne peuvent pas être également comparables et donc susciter la même indignation, ce qui en fin de compte exonère de toute remise en cause et de toute critique globales. Ainsi donc, le questionnement moral du capitalisme post-thatchérien devient-il hors de propos dès lors que la morale se relativise en fonction du saucissonnage médiatique des affaires qui le concernent. Si la pensée critique existe, c’est dans des bouquins illisibles pour le commun des mortels et des sites web dits « bobos-gauchos », comme les indiens « existent » dans leurs réserves. L’apparence et l’honneur sont saufs. Nous nous persuadons que la liberté et la démocratie existent alors qu’en définitive la critique et l’indignation sont comme des bulles de savon, éphémères et dérisoires. Bel exemple de récursivité à la Morin, le capitalisme avec tous ses avatars, financier, médiatique et politique, se nourrit de ces indignations qui n’en sont pas et de l’insignifiance des outils critiques et moraux qu’on lui oppose. C’est à mon sens le piège dans lequel la social-démocratie et le libéralisme dit « social » sont tombés, se bornant à dénoncer (tièdement), s’opposer (mollement), s’indigner (sélectivement) et gérer (comme les lobbies, les multinationales et les pouvoirs financiers le souhaitent) depuis des décennies. En somme, on joue le jeu de l’indépendance et de l’engagement alors qu’en réalité on n’est indépendant de rien et on s’engage à ne rien remettre en question d’essentiel. Rien d’étonnant à ce que le monde politique cautionne plus ou moins explicitement la prise en charge privée d’une partie de ses responsabilités (par exemple le « charitytainment », Viva for Life et autres téléthons) à moins qu’il ne l’encourage (par exemple, la privatisation d’une partie des prérogatives de la police). De l’autre côté, le monde économique se pose en pourvoyeur de richesses et d’avantages dont la question de la répartition est trop sérieuse pour la laisser à autre chose qu’à des « lois » transcendantes, échappant ainsi autant au politique qu’à la morale. Dans une telle logique, celui qui ne crée pas de richesse ou ne profite pas des avantages s’exclut. Il ne peut être qu’un extrémiste (politique), un ennemi de l’ordre (économique), de la scientificité (gestionnaire), de la créativité, du dynamisme, du travail. Au mieux l’esprit critique crache dans la soupe, au pire ses ressources mentales sont limitées, à moins qu’il ne soit « conditionné par des idéologies ». Orwell et bien d’autres après lui (Lasch, Bauman, Bourdieu …) ont bien compris que la dictature la plus efficace serait celle qui en aurait le moins l’apparence et s’appuierait sur l’exploitation géniale, inattendue mais terrifiante, d’un paradoxe : le conformisme par l’exacerbation de l’individualisme. Même si nous ne voulons pas être Axel Witsel, nous pourrions un jour être à sa place ; et, en raison de ressources éthiques discréditées (le « bisounourso-bobo-gauchisme »), la plupart choisit de se ménager l’opportunité de « mettre sa famille à l’abri », de « profiter des fruits de son talent » de son « travail », de sa « créativité », de son « mérite », même si le talent ou la sécurité n’ont rien à voir là-dedans. Comment expliquer autrement la complaisance de la démocratie représentative (à commencer par les représentants élus) à l’égard de problématiques morales essentielles qui, comme dans l’affaire Publifin, se voient requalifiées en « dérapages » ou en « erreurs » qui n’auraient pas à sortir de la sphère individuelle ? La société capitaliste dans laquelle nous vivons est bien à l’image des représentations que les médias de révérence (comme les qualifie Serge Halimi) nous en donnent : the winner takes it all. Et puisqu’il s’agit d’un jeu, il convient  de s’y entraîner (ce que propose l’état social actif) et d’en respecter les règles, à commencer par celle de ne pas se faire prendre. Pour le reste, tout est permis, des intercommunales aux clubs de foot chinois en passant par le soutien d’industriels mafieux au nom de la croissance et de la compétitivité.

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via Witsel choisit la Chine « pour le futur de sa famille »… et insulte par là des millions de gens – La Libre.be

Political correctness: how the right invented a phantom enemy | Moira Weigel | US news | The Guardian

J’avoue que je n’ai pas toujours vu les choses sous cet angle. L’article confirme en tout cas que, non seulement la politique est affaire de communication, mais que les modalités de cette communication influent fortement sur la politique, la manière d’en faire et de la percevoir. L’importance prise par les réseaux sociaux et le recours à des formes d’expression linguistique simplifiées, raccourcies ou encore largement soutenues par l’audio et le visuel ne contribueraient-ils pas à confondre dans un même dénigrement le politiquement correct et l’usage d’une langue soignée propre aux argumentations complexes et nuancées ?

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via Political correctness: how the right invented a phantom enemy | Moira Weigel | US news | The Guardian