Mondes Sociaux – magazine de sciences humaines et sociales

 

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Digital Humanities in the 21st Century: Digital Material as a Driving Force

La terminologie anglo-saxonne pour désigner les sciences humaines et sociales à le double avantage à mon sens de regrouper ce qui touche à la fois à la connaissance (les sciences humaines et sociales) et à l’expression de l’humain (les arts) et d’ainsi pouvoir constituer un champ du savoir qui se démarque plus radicalement de celui des sciences de l’expérimentation et de la quantification. Cette démarcation est indispensable pour sortir de la soumission plus ou moins librement consentie dans laquelle les sciences du doute et de la réflexivité se trouvent vis-à-vis des sciences de l’utilité et de la rentabilité. Il ne s’agit pas que d’une question d’image ou de reconnaissance mais bien de salubrité sociétale. Quand le monde scientifique, à commencer par l’université où est censé s’élaborer et se transmettre le savoir, renonce à ses prérogatives pour se convertir au catéchisme neolibéral, il est important d’en prendre conscience. On soulignera d’ailleurs à ce propos que que le discours sur la transversalité tenu par l’institution universitaire n’est pas sans ambiguïté. Faire le constat de la perméabilité entre disciplines et en appeler à la multiplication des collaborations, passerelles et autres croisements est certes le signe de la lucidité. Toutefois, il ne faudrait pas oublier que l’université dans sa forme moderne a été formatée par les normes de la science classique, à commencer par l’analytique cartésienne, le découpage de la réalité et la fragmentation du savoir en spécialités. Cette fragmentation a eu pour premier effet de séparer les disciplines relevant de la mathesis et celles relevant de la lexis avant que la conviction que les premières participaient bien plus au progrès que les secondes n’y ajoute la hiérarchisation que l’on connaît entre sciences humaines et sciences de la nature. Bien que sur le terrain, la transversalité soit une réalité dans le quotidien de la plupart des universitaires, les clivages et la hiérarchie entre disciplines restent une réalité qui se traduit dans l’organisation des universités elles-mêmes ainsi que dans le discours dominant. L’argument utilitariste qui sous-tend l’idéologie capitaliste et la démocratie de marché joue naturellement en faveur d’une représentation de la science vue comme ingrédient primordial de la création de richesses. Que cette science puisse le cas échéant servir à critiquer la distorsion entre la réalité sociale, politique et écologique d’une part, et la destination de ces richesses d’autre part, fait vite pousser des hauts cris. Les attaques de politiques  (p. ex. le premier ministre français, M. Manuel Valls) comme d’essayistes mondains (p. ex. Philippe Val) contre le « sociologisme » et la prétendue culture de l’excuse qu’il entretient témoignent des limites d’un certain scientifiquement correct. Pour que les sciences humaines puissent être reconnues comme de vraies sciences, il leur faut à nouveau être adoubées comme telles. Puisqu’elles n’ont pu au carrefour des 19 et 20e siècles épouser le modèle des disciplines de l’exactitude mathématique, les sciences humaines ont en quelque sorte été reléguées en seconde division du grand championnat des connaissances. Et, dans l’incapacité de revendiquer la prestigieuse posture du savant dans son laboratoire, les spécialistes de l’humain et de la société ont d’abord acquis le statut d’intellectuels-empêcheurs de penser en rond avant d’être transformés en experts-idiots utiles au service des politiques et des médias.  Il paraît qu’en 2016 la « complexité » d’un monde en « constante mutation » et en proie « aux remises en question », feraient des sciences humaines un outil indispensable de « gouvernance stratégique ». Personnellement, j’incline à penser qu’elles sont surtout prétexte à procurer un supplément d’âme purement cosmétique à un système et à des pratiques soucieux de garantir sa pérennité. Un peu de philo ou de socio pour les ingénieurs, ce n’est finalement guère plus que quelques banalités anthropologiques pour former les managers à affronter des marchés exotiques. Voilà pourquoi, alors que lorsque l’on évoque « l’intérêt des jeunes pour les sciences » on sous-entend tout ce qui touche à la technologie innovante et rentable, je préfèrerais que le champ de l’étude de l’humain et des sociétés humaines cesse de se marginaliser, de se dévaloriser en s’excusant que les sciences qui en font partie ne soient qu' »humaines ». Un peu comme ces hommes qui ne pourraient prétendre au haut de l’échelle de l’humanité parce que « de couleur ». La notion d’humanités me paraît préférable en ce qu’elle assume de ne pas se définir par rapport à la mathesis, qu’elle délivre la créativité des bilans comptables et qu’elle revendique la critique au-delà du processus de l’observation et de l’expérience. Symboliquement, elle me permet de situer mon travail dans une perspective réflexive digne de ce nom, et non soumise à une épistémologie structurée par les a priori managériaux. Et c’est important car on doit pouvoir penser le monde non seulement en termes de politique indépendante du pouvoir économique mais aussi en termes moraux, éthiques et esthétiques.

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via DHQ: Digital Humanities Quarterly: Digital Humanities in the 21st Century: Digital Material as a Driving Force