Cisco va former 200 000 personnes. Bordel ! A quoi sert la fac ?

Certes, il ne faut pas prendre un coup de gueule pour ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire une argumentation fouillée, prudente, comme celles qui sont censées fonder le travail universitaire. On peut toutefois considérer que le coup de gueule en question n’est pas infondé, qu’il est motivé par une situation que l’université, précisément, dénonce sans dénoncer, de crainte de passer outre l’académiquement correct. Voici plus de vingt ans que l’université, tout comme ce fameux « monde extérieur » dont, paraît-il, elle ne tiendrait pas suffisamment compte, sont déterminés par les principes décrétés incontournables du tout au marché. Voici plus de vingt ans que l’université, longtemps articulée sur la fracture entre sciences humaines et sciences dites « dures » est confrontée à une révision épistémologique d’un nouveau type qui classe les disciplines en « utiles » et « non utiles », « valorisables » et « non rentables ». Or si les levées de boucliers existent dans le chef des prétendus coûteux et inutiles, celles-ci ne semblent pas avoir ris d’importance suffisante pour motiver de la part de l’institution universitaire une réflexion systématique sur elle-même, son rôle et ses potentialités à l’égard de la société. Dans le chef des sciences humaines et sociales qu’on s’attendrait à voir endosser cette responsabilité, tout se passe comme si les intelligences étaient frappées de schizophrénie. A titre individuel, peu de chercheurs et d’académiques approuvent la situation de mépris à peine voilé dans lequel la pensée dominante tient leurs disciplines (cf. les attaques de M. Valls à l’encontre d’une sociologie qui excuserait l’inexcusable http://www.liberation.fr/debats/2016/01/12/culture-de-l-excuse-les-sociologues-repondent-a-valls_1425855, le projet de fermeture de facultés jugées insuffisamment utiles ou rentables au Japon http://www.lemonde.fr/universites/article/2015/09/17/japon-vingt-six-universites-comptent-fermer-leurs-facultes-de-sciences-humaines-et-sociales_4760695_4468207.html, ou encore les charges de Philippe Val sur le « prêt-à-penser sociologique » http://www.lemonde.fr/universites/article/2015/09/17/japon-vingt-six-universites-comptent-fermer-leurs-facultes-de-sciences-humaines-et-sociales_4760695_4468207.html) mais les réactions institutionnelles sont, sinon rares du moins inaudibles à la fois en raison du peu d’échos que leur donnent les grands médias et de la difficulté d’argumenter sur la question dans des formes relativement accessibles au grand public. Peut-être aussi  la réaction institutionnelle est elle partiellement étouffée par les contraintes auxquelles ont à faire face les facultés, les doyens, les profs, les assistants, confrontés qu’ils sont à la pression gestionnaire qui a envahi les universités depuis une vingtaine d’années : moins de moyens, massification grandissante, exigences pédagogiques, réforme(s) du paysage de l’enseignement supérieur, contrôles de rentabilité et de qualité … Cette pression qui s’exerce de manière plus ou moins diffuse, via les cahiers de charge de recherches commanditées, via les plans stratégiques institutionnels, via les dispositifs mis en place dans le cadre de ce qu’on appelle le « processus de Bologne » etc., trouve sa justification dans un contexte de concurrence et de mercantilisation de l’activité universitaire au sens large. Les « politiques » des universités et de leurs facultés prennent donc la dénomination adéquate dans le vocabulaire gestionnaire de stratégies pensées et appliquées par rapport à des critères d’objectifs, de comparaison / compétition (benchmarking), d’agrément (assessment, accréditation … ). Ces stratégies imposent, on s’en doute, d’adapter forme et contenu du travail de recherche et d’enseignement à de nouveaux critères de justification. Ainsi s’installe peu à peu une logique de grand écart permanent  entre la volonté de préserver ce que l’on considère être l’essence de l’activité académique (réflexivité, critique, rigueur, désintéressement relatif de l’activité de recherche …) et les demandes de nouveaux publics, de nouveaux partenaires (professionnalisation, valorisation du diplôme sur le marché de l’emploi) , … et de nouvelles instances légitimantes (experts européens, monde de l’entreprise …). Tant bien que mal, l’université développe depuis des années des filières censées répondre à des attentes qui ne sont pas toujours contradictoires qu’en apparence. Tant bien que mal, l’université s’efforce de produire et diffuser des connaissances dont elle souhaite qu’elles soient en effet utiles, mais dans le cadre d’une définition plus large du mot qui respecterait les notions d’émancipation personnelle et d’un progrès fondé sur autre chose que de l’innovation technologique et de la valorisation de brevets. Il faut en effet vivre de l’intérieur cet écartèlement quotidien entre, d’une part, la conviction profonde que l’on peut avoir de la responsabilité de l’université à l’égard de la société et, d’autre part, l’idée que d’aucuns voudraient que l’on s’en fasse pour se dire qu’au bout du compte, il ne peut y avoir qu’une rupture et le constat amer d’un jeu de dupes. Rupture, car une certaine forme d’idéal universitaire ne peut plus exister, malgré la bonne volonté de celles et ceux qui lui trouvent encore une quelconque grandeur et une quelconque pertinence, dans un contexte dont les valeurs sont à l’exact opposé. Jeu de dupes enfin quand on réalise que l’université n’aura bientôt guère plus d’importance qu’un maillon parmi d’autres dans une longue chaîne éducative visant à conformer ceux qui y seront passés aux besoins du monde économique, et que le savoir auquel elle se consacre ne sera plus qu’un produit parmi d’autres sur un marché où la pertinence des connaissances se juge déjà à leur potentiel commercial.

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