Cutting Humanities Ignores Essential Fabric Of Life – Hartford Courant

… mais l’essentiel est-il mesurable ? Quantifiable ? C’est bien là le problème, la zone délicate de la définition et de la justification de l’importance de ce que nous devrions aussi nommer les humanités en lieu et place de l’atomisation francophone en sciences sociales, humaines, art et culture. Face au monolithe de la rationalité productrice de richesse, de l’innovation technologique, du dépassement du contingent, du flou, de l’incertain par la vérité des chiffres et des bilans comptables, les humanités ont bien besoin de pouvoir faire front commun. Pour l’effet de masse, certes, pour ne pas laisser penser que ceux qui ne marchent pas précisément dans le sens indiqué par la doxa de la démocratie de marché (sur cette doxa voir p. ex. TREMBLAY, G., 2001 bogues : Communication, démocratie et globalisation, PU Laval, 2003) sont des francs-tireurs, ou des fous, ou des marginaux, mais aussi pour élaborer un discours commun, cohérent, suffisamment solide et compréhensible pour au moins permettre le débat politique. Ce petit article montre très bien comment le politique ne décide plus qu’en fonction d’éléments de justification totalement hermétiques à la réflexion et à la critique. Il est dit une fois pour toute que la société des hommes se gère, se planifie, se quantifie, s’évalue et que, partant, le mérite des hommes (leur reconnaissance ou leur grandeur comme dirait Boltanski) se mesure à leur capacité à gérer, planifier, produire et rentabiliser. Et comme in fine il ne peut y avoir de meilleure justification que morale, l’auteur du texte rappelle justement le raisonnement d’un journaliste qui conduit au choix impossible de la santé ou de la culture. Ne préfèreriez-vous pas que votre enfant soit soigné plutôt que dépenser les fonds destinés à l’hôpital en subsides pour des livres, du théâtre ou de la musique ? Va-t-on en arriver là dans l’enseignement, des maternelles à l’université, et dans la recherche ? Comment ne pas arriver à mettre en balance les filières de sciences humaines et sociales, l’enseignement artistique, les infrastructures culturelles avec la recherche contre le cancer ou la création de richesses et d’emplois ? Comment éviter aussi que les humanités n’en viennent  à se déguiser en porteurs d’eau des managers et des gestionnaires pour éviter purement et simplement de disparaître ? Je ne vois guère d’autre alternative que la reconstruction patiente d’un discours propre à ouvrir l’esprit des enfants et des générations futures sur tout ce que la rationalité mercantile a non pas oublié mais récupéré : la beauté, le désintéressement, la relation homme-nature, la jubilation intellectuelle, la chaleur humaine, un temps ralenti. Le temps qui permet la méditation, le déplacement de point de vue et probablement la construction d’une hiérarchie de valeurs différente.

Monday Night Jazz

 

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L’université européenne la plus innovante est belge | Daily Science

Article – ou plutôt entrefilet – totalement inutile, voire choquant de la part d’un site dont l’ambition est de promouvoir la « science ». Or en plus de 3000 ans de civilisation, la question du savoir et de l’épistémologie a généré une multitude d’oeuvres et de réflexions qui semblent aujourd’hui enterrées sous la littérature aussi grise que médiocre du management et de la gestion. Cette pensée unique managériale s’articule autour de deux idées, elles aussi vagues et superficielles : évaluation et innovation. Elles prétendent condenser l’essentiel de l’idéologie scientiste et progressiste peu à peu accaparée par l’économie, le marketing et un libéralisme étroit depuis les années 1970-1980. Paradoxe de cette état de chose : l’université n’est désormais plus qu’une espèce de sous-traitant aux ordres du monde financier dont Thomson Reuters fait partie.

 

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Cisco va former 200 000 personnes. Bordel ! A quoi sert la fac ?

Certes, il ne faut pas prendre un coup de gueule pour ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire une argumentation fouillée, prudente, comme celles qui sont censées fonder le travail universitaire. On peut toutefois considérer que le coup de gueule en question n’est pas infondé, qu’il est motivé par une situation que l’université, précisément, dénonce sans dénoncer, de crainte de passer outre l’académiquement correct. Voici plus de vingt ans que l’université, tout comme ce fameux « monde extérieur » dont, paraît-il, elle ne tiendrait pas suffisamment compte, sont déterminés par les principes décrétés incontournables du tout au marché. Voici plus de vingt ans que l’université, longtemps articulée sur la fracture entre sciences humaines et sciences dites « dures » est confrontée à une révision épistémologique d’un nouveau type qui classe les disciplines en « utiles » et « non utiles », « valorisables » et « non rentables ». Or si les levées de boucliers existent dans le chef des prétendus coûteux et inutiles, celles-ci ne semblent pas avoir ris d’importance suffisante pour motiver de la part de l’institution universitaire une réflexion systématique sur elle-même, son rôle et ses potentialités à l’égard de la société. Dans le chef des sciences humaines et sociales qu’on s’attendrait à voir endosser cette responsabilité, tout se passe comme si les intelligences étaient frappées de schizophrénie. A titre individuel, peu de chercheurs et d’académiques approuvent la situation de mépris à peine voilé dans lequel la pensée dominante tient leurs disciplines (cf. les attaques de M. Valls à l’encontre d’une sociologie qui excuserait l’inexcusable http://www.liberation.fr/debats/2016/01/12/culture-de-l-excuse-les-sociologues-repondent-a-valls_1425855, le projet de fermeture de facultés jugées insuffisamment utiles ou rentables au Japon http://www.lemonde.fr/universites/article/2015/09/17/japon-vingt-six-universites-comptent-fermer-leurs-facultes-de-sciences-humaines-et-sociales_4760695_4468207.html, ou encore les charges de Philippe Val sur le « prêt-à-penser sociologique » http://www.lemonde.fr/universites/article/2015/09/17/japon-vingt-six-universites-comptent-fermer-leurs-facultes-de-sciences-humaines-et-sociales_4760695_4468207.html) mais les réactions institutionnelles sont, sinon rares du moins inaudibles à la fois en raison du peu d’échos que leur donnent les grands médias et de la difficulté d’argumenter sur la question dans des formes relativement accessibles au grand public. Peut-être aussi  la réaction institutionnelle est elle partiellement étouffée par les contraintes auxquelles ont à faire face les facultés, les doyens, les profs, les assistants, confrontés qu’ils sont à la pression gestionnaire qui a envahi les universités depuis une vingtaine d’années : moins de moyens, massification grandissante, exigences pédagogiques, réforme(s) du paysage de l’enseignement supérieur, contrôles de rentabilité et de qualité … Cette pression qui s’exerce de manière plus ou moins diffuse, via les cahiers de charge de recherches commanditées, via les plans stratégiques institutionnels, via les dispositifs mis en place dans le cadre de ce qu’on appelle le « processus de Bologne » etc., trouve sa justification dans un contexte de concurrence et de mercantilisation de l’activité universitaire au sens large. Les « politiques » des universités et de leurs facultés prennent donc la dénomination adéquate dans le vocabulaire gestionnaire de stratégies pensées et appliquées par rapport à des critères d’objectifs, de comparaison / compétition (benchmarking), d’agrément (assessment, accréditation … ). Ces stratégies imposent, on s’en doute, d’adapter forme et contenu du travail de recherche et d’enseignement à de nouveaux critères de justification. Ainsi s’installe peu à peu une logique de grand écart permanent  entre la volonté de préserver ce que l’on considère être l’essence de l’activité académique (réflexivité, critique, rigueur, désintéressement relatif de l’activité de recherche …) et les demandes de nouveaux publics, de nouveaux partenaires (professionnalisation, valorisation du diplôme sur le marché de l’emploi) , … et de nouvelles instances légitimantes (experts européens, monde de l’entreprise …). Tant bien que mal, l’université développe depuis des années des filières censées répondre à des attentes qui ne sont pas toujours contradictoires qu’en apparence. Tant bien que mal, l’université s’efforce de produire et diffuser des connaissances dont elle souhaite qu’elles soient en effet utiles, mais dans le cadre d’une définition plus large du mot qui respecterait les notions d’émancipation personnelle et d’un progrès fondé sur autre chose que de l’innovation technologique et de la valorisation de brevets. Il faut en effet vivre de l’intérieur cet écartèlement quotidien entre, d’une part, la conviction profonde que l’on peut avoir de la responsabilité de l’université à l’égard de la société et, d’autre part, l’idée que d’aucuns voudraient que l’on s’en fasse pour se dire qu’au bout du compte, il ne peut y avoir qu’une rupture et le constat amer d’un jeu de dupes. Rupture, car une certaine forme d’idéal universitaire ne peut plus exister, malgré la bonne volonté de celles et ceux qui lui trouvent encore une quelconque grandeur et une quelconque pertinence, dans un contexte dont les valeurs sont à l’exact opposé. Jeu de dupes enfin quand on réalise que l’université n’aura bientôt guère plus d’importance qu’un maillon parmi d’autres dans une longue chaîne éducative visant à conformer ceux qui y seront passés aux besoins du monde économique, et que le savoir auquel elle se consacre ne sera plus qu’un produit parmi d’autres sur un marché où la pertinence des connaissances se juge déjà à leur potentiel commercial.

via Cisco va former 200 000 personnes. Bordel, à quoi sert la fac ? – Rue89 – L’Obs