Les humanités en mouvement

Découvrir les langues anciennes, ce n’est rien d’autre que découvrir ce dans quoi nous sommes enracinés, ce qui a construit et véhiculé notre culture. C’est aussi découvrir le fonctionnement de notre propre langue et exercer notre habileté à en jouer. Et l’enjeu est bien plus qu’esthétique, formel. S’approprier la langue et en devenir expert sont des prérequis indispensables pour comprendre et débattre. Bref, méconnaître le langage et les subtilités de son usage nous met en position de faiblesse comme citoyen dans la dispute politique. La langue et ses codes sont au coeur de la question de la complexité. La simplification du réel chère au rationalisme scientifique classique est une illusion qui ne tient que dans des équations. Les mathématiques dont d’aucuns pensent encore qu’elles constituent le structure même du monde n’en autorisent qu’une traduction partielle et imparfaite. C’est d’autant plus vrai lorsque l’on se préoccupe de l’humain et de la difficile relation entre observation rationnelle et subjectivité. La multiplicité et la plasticité des liens entre l’individu qui observe ses semblables et son environnement, entre sa volonté  d’émanciper sa réflexion des préjugés et des superstitions d’une part et, d’autre part, l’omniprésence de ses émotions, de son vécu, de son inconscient, exigent de l’observateur discipline, méthode et outils. Généralement la formation des étudiants dans le domaine des sciences humaines insistera sur la démarche compréhensive et réflexive mais en omettant le fait que si la compréhension et la réflexivité sont des processus intellectuels, il convient de traduire le plus précisément et le plus complètement possible le fruit de ces processus. Le langage joue à ce niveau le rôle de truchement entre l’esprit de l’observateur, l’interlocuteur avec lequel il communique et surtout le support sur lequel le raisonnement va être fixé. Comme la photographie demande à être cadrée, de la même façon qu’elle peut être plus ou moins nette ou plus ou lumineuse, la pensée a besoin du langage pour être – au sens premier du mot – exprimée. Or la forme et la qualité de cette expression ne sont rien d’autres que la forme et la qualité de la langue. On ne parle pas ici d’esthétique formelle mais bien de considération à l’égard 1. de l’importance du contenu 2. de l’importance d’une bonne réception du message que l’on souhaite transmettre. En d’autres termes, tous les niveaux de langues ou de maîtrise de la langue ne sont pas équivalents. La langue est un outil mais elle est aussi une arme. Les liens entre langage et pouvoir ont été abondamment analysés et commentés et il n’est pas inutile de se reporter à ce qu’en ont dit des Bourdieu, Spinoza, Foucault ou encore Orwell. On peut d’ailleurs se demander si la novlangue de 1984 a jamais mieux été incarnée qu’à notre époque de « communication » et d' »information »… Raison de plus pour que tous, citoyens, universitaires, enseignants et étudiants, nous nous montrions intransigeants en matière de maîtrise linguistique orale et écrite. C’est en effet le premier terrain sur lequel se combattent les évidences tronquées, les faux-semblants et les mensonges qui nourrissent les argumentaires des pouvoirs quels qu’ils soient.

 

« Peut-on encore défendre les langues mortes sans être taxé de conservatisme et sans idéaliser les cultures antiques ? Prolongeant le débat ravivé en 2015 par la réforme du Collège, l’helléniste Pierre Judet de La Combe milite pour le maintien d’un rapport direct et critique avec les Anciens ».

via Les humanités en mouvement – La Vie des idées

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