‘The role of the academic is to make everything less simple’

Je ne connaissais pas Mary Beard, Professeure au Newnham College (http://www.newn.cam.ac.uk/) (que je ne connaissais pas non plus !) de l’Université de Cambridge. Mais les premières lignes de l’article m’ont laissé penser qu’elle était une intellectuelle à découvrir : « The problem with Roman history, says Mary Beard, is that “it’s just irredeemably blokeish. It’s conquests, and if it’s not conquests, then it’s engineering, and if it’s not engineering then it’s Roman military tactics. You don’t see the child miners or the slaves, and you don’t think: ‘How the hell would you get that column from Egypt to Rome?’

Tout est dit. Du moins ce qui me paraît important en sciences humaines, à savoir déconstruire les faits observés et la simplicité dont la doxa contemporaine les affuble. Morin a depuis longtemps donné ses lettres de noblesse à l’idée de complexité dans la connaissance mais sa popularité médiatique ne le rend pas trop fréquentable aux yeux d’une bonne partie du landerneau universitaire. C’est regrettable car il y a dans La Méthode bien plus à prendre qu’à jeter, notamment en ce qui concerne l’attitude de l’observateur vis-à-vis de la chose observée, bref la méthodologie de l’observation et de l’acquisition du savoir. Poser d’emblée la question de la complexité comme caractéristique du réel rend encore plus consistantes les exigences de recul, de réflexivité et de capacité critique pour l’humain observant le monde dont il est, nolens volens, acteur. La complexité, petit-à-petit, acquiert droit de cité en sociologie et dans d’autres disciplines connexes à travers la reconnaissance de l’incertain, de l’imprévisible (p. ex. VRANCKEN, D. (dir.) , Penser l’incertain , Hermann, 2014 ; GROSSETTI, M. , Sociologie de l’imprévisible, PUF, 2004).

La première qualité du scientifique est – on s’accordera sans difficulté là-dessus – de se donner les moyens d’accéder à des connaissances dont la qualité répond aux exigences de la raison. La méthode expérimentale en est un, qui systématise et unifie les conditions d’observation, limitant par là même les risques de contamination par la subjectivité de l’observateur. Mais la méthode expérimentale est difficile voire impossible à mettre en oeuvre dans le domaine des sciences humaines. Ici, c’est la réflexivité et la prise de distance qui limiteront des biais subjectifs que l’on ne peut éliminer, au mieux maîtriser. Cela explique à mon sens que, loin de s’annuler ou de se supplanter, les théories sociologiques coexistent, se rejoignent et se complètent en raison même de leurs limites qui sont celles des conditions qui ont mené à leur énonciation. Le prestige de la quantification et de la mesure entretient dans l’esprit du grand public (et des universitaires eux-mêmes) qu’il existe des sciences exactes … et d’autres qui le sont moins ou pas du tout mais les science studies montrent aujourd’hui que dans les sciences de la nature également, il n’y a pas de savoir absolument Vrai qui soit totalement détaché du contexte dans lequel il a été élaboré.  Ce constat conduit à reconsidérer à la fois ce que l’on attribue comme rôle à la science et la notion de progrès. C’est que nous avons hérité des 17e et 18e siècles l’idée passablement émoussée selon laquelle la science finira un jour par « libérer » l’homme des contingences liées à sa condition. Le progrès s’est ainsi substitué en partie aux téléologies (religieuses ou profanes), reprenant d’ailleurs à son compte son principal argument, à savoir que tout va dans le sens d’un mieux qui ne peut qu’advenir … plus tard ! Techno-scientisme, expertise et « management »fournissent ainsi au progrès sa grammaire et son vocabulaire, reléguant au second plan les réflexions de nature politique et philosophique, qualifiées d’idéologiques et suspectes de ne pas être fondées en raison.

Or, la crainte de voir les sciences humaines servir des causes partisanes et s’éloigner d’une espèce d’idéal de mimétisme conformiste avec les sciences de la nature a conduit entre autres à la constitution de ce que Marcel Rioux a nommé la sociologie aseptique ( RIOUX, M., Remarques sur la sociologie critique et la sociologie aseptique, Sociologie et sociétés, vol. 1, no1, 1969, pp. 53-67 ). Je partage avec Rioux l’idée selon laquelle une sociologie non critique, soumise à une définition du progrès dont le contenu, loin d’être neutre, est déterminé par une minorité qui a la capacité d’exploiter la science à des fins de profit, est parfaitement inutile. Lorsque Mary Beard dit que le rôle des scientifiques est de rendre les choses moins simples, elle insiste à sa façon sur la responsabilité des sciences humaines à ne pas s’en tenir à une description prétendument neutre de la réalité. Aussi réussie soit-elle, la photographie n’est qu’une production esthétique tant que le photographe ne se penche pas sur la question de ce qui fait que cette réalité est telle que nous la voyons ainsi que les implications humaines. Ce dernier point, que cela nous plaise ou non, est une espèce d’injonction morale à l’adresse de l’observateur. Va-t-il détourner le regard une fois la photo prise ou bien va-t-il entreprendre le difficile exercice de déconstruction de l’image ? Va-t-il risquer de rompre ce qui n’a en fin de compte que l’apparence d’une harmonie pour voir ce qui s’y dissimule et les intérêts qu’elle sert ? Voilà tout l’enjeu de la recherche en sciences humaines. Je dirais même que la recherche proprement dite ne peut commencer qu’une fois le travail de terrain achevé. L’observation n’est que l’appréhension de ce qui se présente à nos yeux ; sa compréhension est tout autre chose. Les sciences humaines sont perpétuellement mises au défi de montrer ce qu’il y a au-delà du miroir.

 

Professor Mary Beard

 

via Mary Beard: ‘The role of the academic is to make everything less simple’ | Books | The Guardian

Publicités

La destruction de l’université française

Même si la situation de l’université française est quelque peu particulière en raison de la relation de subordination / compétition avec les Grandes Ecoles, les forces qui la déterminent dépassent largement le cadre franco-français. Pour celles et ceux qui observent de près l’évolution du monde universitaire, il n’y a rien de très nouveau dans le compte-rendu de cet ouvrage de Christophe Granger. Il est toutefois utile de retourner avec l’auteur aux prémisses du capitalisme académique et à son développement dans les institutions anglo-saxonnes d’enseignement supérieur. De la même manière, les rapprochements entre les politiques européennes conduisant au « processus de Bologne » et l’omniprésence du monde économique et patronal dans la constitution du discours destiné à le définir et à le légitimer, apparaissent plus que jamais comme des déterminants essentiels de l’université telle qu’elle est aujourd’hui.

La destruction de l'université française

via Christophe Granger. La destruction de l’université française | Le Club de Mediapart

Un besoin d’histoire-monde

L’intérêt d’une histoire globale défendu dans la présentation de l’ouvrage « L’histoire, pour quoi faire ? » de Serge Gruzinski, fait écho aux préoccupations d’Edgar Morin dont je continue à penser qu’il est une intelligence essentielle pour appréhender les limites des mythes de la modernité et du progrès. Qu’il s’agisse de la pensée complexe ou encore des « Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur » (Seuil, 2000) (http://www.babelio.com/livres/Morin-Les-Sept-Savoirs-necessaires-a-leducation-du-futu/2624), Morin attire l’attention sur l’urgente nécessité de démonter les pièges du particularisme, de la spécificité et de la différence dans lesquels la tradition de l’analytique cartésienne nous entraîne. L’exigence de la réflexivité dans les sciences sociales devrait aussi être à la base des relations entre personnes et, par extension, de la dispute politique. Défendre un point de vue ne signifie pas que l’on tienne ce point de vue pour autre chose que ce qu’il est : une perception et une compréhension particulières des choses qui ne prend de sens et n’évolue qu’en fonction de leur confrontation à d’autres points de vue. De la même manière qu’elle permet de dépasser un rapport égocentriste aux choses observées, la pensée réflexive aide à sortir des représentations européo- ou occidentalo-centristes du monde. Dans l’esprit de Morin, penser globalement est à l’opposé de la simplification caractéristique d’un savoir fondé sur l’expérimentation et le dogme d’une impossible objectivité. La pensée globale est avant tout complexe dans son ambition d’identifier et de comprendre les relations  multiples tantôt contingentes, tantôt nécessaires qui permettent aux êtres, à la nature et à l’univers d’advenir à la fois en tant que sommes d’éléments mais aussi de touts spécifiques. La pensée globale n’évacue pas l’individuel et le particulier mais les replacent au contraire dans un contexte plus large où ils se rencontrent et se confondent dans leur contribution commune à des ensembles plus vastes. La pensée globale n’est pas une négation de la différence mais une affirmation de l’unité qui, en fin de compte, caractérise une mosaïque composée de fragments distincts mais soudés. Elle est en cela sinon une réponse, du moins une voie de réflexion pour lutter contre l’individualisme et l’atomisation de la société contemporaine.

 

via Un besoin d’histoire-monde – La Vie des idées

La Bibliothèque Nationale d’Argentine en danger

Une fois de plus, la politique gestionnaire à courte-vue frappe ce qui la menace le plus : la culture et l’intelligence. Une pétition largement soutenue par la communauté universitaire et intellectuelle internationale soutient la Bibliothèque Nationale d’Argentine contre les restrictions imposées par le gouvernement.

Résultat de recherche d'images pour "biblioteca nacional de argentina"

via TodosxlaBN

(voir également http://next.liberation.fr/livres/2016/04/08/licenciements-massifs-a-la-bibliotheque-nationale-d-argentine-400-intellectuels-)