Canada : La dérive gestionnaire des universités

http://www.journaldemontreal.com/2015/06/04/la-derive-gestionnaire-des-universites

Émoluments surdimensionnés aux dirigeants de l’Université Bishop, conditions de rémunération généreusement bonifiées pour les hauts dirigeants de l’Université Laval.  Fiascos immobiliers à l’UQÀM et à l’Université de Montréal.

Les universités font la manchette non pour ce qui s’y réalise d’essentiel pour l’avancement de notre société mais pour  les décisions maladroites de leurs dirigeants.  C’est l’indice d’un inquiétant écueil dans la gouvernance de ces institutions.

Les universités forment des personnes qui devront être dotées des habiletés requises afin de relever les défis qui confrontent notre société.

L’université a aussi pour rôle de produire de la connaissance.  On y réalise des recherches dans un très vaste ensemble de domaines du savoir.  Un grand nombre d’innovations qui font partie de la vie quotidienne ont vu le jour dans les universités.  Pensons à Internet, à plusieurs médicaments, à la diffusion en ligne des jugements des tribunaux etc.

En produisant de nouvelles façons de faire les choses, les universités contribuent à accroître la productivité et le bien être de la population.  Elles  sont d’importants facteurs de création de richesse.

Les universitaires assument aussi la fonction de porter un regard critique sur notre société.

Pour réaliser ces missions, les universités doivent pouvoir fonctionner de manière à favoriser l’innovation et la créativité. Engluées dans des finasseries bureaucratiques, elles sont à risque de perdre leur capacité d’innover.

C’est ce qui explique que les universités sont dotées de statuts qui affirment leur indépendance à l’égard des différents pouvoirs qui pourraient être tentés d’y intervenir afin de favoriser leurs intérêts particuliers.

Mais depuis quelques années, la gestion des universités a dérivé vers des approches de gestion calquées sur certaines pratiques, pas toujours souhaitables, ayant cours dans le secteur privé.

Les rémunérations pharaoniques accordées à certains dirigeants d’universités relèvent de cette logique.  Fortement bridés sous l’influence des membres dits « externes » ou soi-disant « indépendants », des Conseils d’administration d’universités postulent que ces institutions ont besoin de « gestionnaires de haut niveau ».  Ils prennent pareillement pour acquis que ces gestionnaires de haut niveau commandent nécessairement des rémunérations de haut niveau !

Appliquant les pratiques ayant cours dans le secteur privé, ils embarquent dans ce jeu de surenchère sur les conditions de rémunération des dirigeants.

Pourtant, l’institution universitaire, compte tenu de ses missions n’a pas à souscrire à une telle surenchère.

L’institution universitaire n’est pas une fabrique de tournevis.

Les logiques de l’institution universitaire postulent plutôt que celles-ci soient gérée en collégialité, en assurant la participation étendue de l’ensemble des composantes (professeurs, étudiants, employés, chargés de cours).

Ce sont ces logiques qui ont été mises à mal au cours des dernières décennies.

Au nom de conceptions gestionnaires mal adaptées à la mission universitaire, on cherche à transformer les universités en organisations qui opèreraient docilement selon les « directives » gouvernementales et les décisions imposées d’en haut via des gestionnaires qui pour plusieurs, n’y mettent pas souvent les pieds.

Les gouvernements qui se sont succédés s’accommodent de cette dérive :  ils multiplient les conditions pour accorder des ressources, de plus en plus ciblées, de plus en plus rares.  Les universités ne définissent pratiquement plus leurs priorités à partir de grands objectifs.  Elles sont continuellement amenées à réagir aux soubresauts ministériels.

Le résultat de ces évolutions :  les universités ont surmultiplié leur bureaucratie.  Pour répondre aux multiples conditions de micro-management imposées par les autorités, elles ont dû implanter des structures bureaucratiques  de plus en plus lourdes et de plus en plus coûteuses.

Une part significative des ressources dévolues aux bureaucraties ne servent pas à la formation des étudiants ni à la recherche.  Elles servent pour l’essentiel à répondre aux exigences d’autres bureaucrates gouvernementaux.

Alors, rien de surprenant à ce que les universités en viennent à pratiquer des politiques de rémunération de leurs hauts dirigeants allant dans les mêmes écueils que les « entreprises ».

Comme le font les conseils d’administration d’entreprises, elles s’imaginent qu’en payant une rémunération gargantuesque, les résultats seront au rendez-vous.  Si on avait gardé à l’esprit la logique de l’Université, on aurait appliqué la règle selon laquelle les dirigeants qui assument des fonctions administratives retournent, une fois leur mandat accompli, aux tâches d’enseignement et de recherche.  Nul besoin de les retenir par crainte qu’ils soient repêchés par la concurrence !

Si l’on souhaite remédier à cette surenchère qui fait régulièrement scandale, il faut revenir aux missions essentielles des universités.

Il faut redonner leur place aux processus démocratiques internes en vertu desquels, chacun peut être appelé à servir dans la gestion de l’institution pendant un certain temps mais ensuite revenir à l’enseignement ou à la recherche.

Il importe de mettre fin à cette dissociation entre les gestionnaires et les artisans qui au quotidien assurent l’accomplissement des missions universitaires.

Les universités regroupent des gens possédant de très grande compétences.  Il urge de se fonder sur ces richesses plutôt que de sombrer dans une logique gestionnaire qui a peu à voir avec les missions fondamentales de l’Université.

Si on a le courage d’effectuer un pareil virage, on ne verra plus ces scandales à répétition au sujet des rémunérations excessives et autres scandales du même acabit.

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