L’université : une fabrique de l’emploi neolibéral

Un article pertinent mais qui ne surprendra que ceux qui ne vivent pas l’université de l’intérieur.

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« Chronique », « opinion » et rétrécissement du débat politique.

Je m’attarde ici à ce qui me paraît être un cas d’école – parmi d’autres – de la réduction de la réflexion intellectuelle à la (presque) caricature. 40 lignes de stéréotypes, d’appels au « changement », à des « réformes courageuses » et à la stigmatisation de la « gauche culturelle » (dont on aimerait avoir une définition : en quoi la gauche « culturelle » se distingue-t-elle de la gauche tout court, de la gauche « politique », de la gauche « idéologique » etc…?) responsable de la déréliction économique, des scandales politico-financiers, du dégoût du politique et surtout du frein à la transformation du gouvernement de la société en gestion managériale (par des professionnels désintéressés bien entendu). On aurait aimé que l’auteur nous dise un mot des questions éthiques soulevées par la substitution de la responsabilité individuelle à la mutuellisation des risques sociaux ou encore de la complaisance de certains partis à l’égard de de l’évasion fiscale. Qu’il explore les différentiels de salaires hallucinants dans les grandes entreprises et le poids de celles-ci dans la définition des politiques internationales, à commencer par l’Europe. Qu’il s’inquiète des contradictions entre les concepts de croissance et de consommation avec ceux de durabilité ou de soutenabilité éco-systémiques. Qu’il dise un mot de la substitution des principes de la gestion privée à ceux de politique publique, etc. Il ne s’agit pas tant ici de parler de socialisme, d’écologie ou de libéralisme que d’accepter la nature complexe de la société contemporaine et que la comprendre demande la mobilisation de nombreux regards : sociologiques, socio-politiques, psycho-sociologiques, historiques, anthropologiques et économiques. Ce travail est réalisé – dans des conditions pas toujours confortables – dans les universités, par des chercheurs qui ne sont pas, comme on voudrait le faire croire, tous des marxistes à oeillères qui rêvent de finir leurs jours en Corée du Nord. Mais des recherches argumentées, des articles souvent pointus, des monographies volumineuses sont bien moins sexys que les chroniques de spécialistes en tout et n’importe quoi autoproclamés. La chronique n’est pas la vulgarisation à laquelle tentent de s’astreindre les vrais chercheurs (pas ceux des think tanks) ; elle est le signe d’un monde de la consommation immédiate d’information fast-food ; elle est à la rigueur intellectuelle ce que Veviba (https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_le-scandale-alimentaire-veviba-au-menu-des-deputes-federaux-ce-lundi?id=9864030) est à la viande qualité. La chronique fait parfois rire dans les émissions de variété ; elle conforte l’adhésion à des thèses simplistes quand elle passe dans la presse pour les « opinions » que les journalistes ne prennent plus la peine de documenter et de développer. La chronique, c’est la facilité par l’omission. En l’occurrence ici la mise en épingle d’une problématique pour cacher la forêt des critiques qu’on peut adresser à un modèle civilisationnel en bout de course, modèle qu’il convient de repenser à une échelle qui dépasse le poto-poto national et a fortiori régional. Mais pour beaucoup, à commencer par les partis traditionnels, ce poto-poto reste l’horizon indépassable du débat politique … d’autant plus que les élections approchent. Ainsi, on peut avoir l’impression que la plume de M. Dujardin fait passer une tribune politique sous couvert d’opinion individuelle et d’analyse a-politique, servant davantage un parti dont il pourrait être proche que le public des journaux (comme le Vif) où il apparaît régulièrement . En fin de compte, est démontrée par là-même 1. l’incapacité des médias à exister en tant que contre-pouvoir et vecteur d’évolution sociale, économique et politique, dès lors qu’ils sacrifient l’analyse en profondeur à la superficialité des chroniqueurs 2. l’indifférence dans laquelle les compétences scientifiques dans les sciences humaines et sociales sont reléguées par les médias commerciaux et le monde politique.

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http://www.lalibre.be/debats/opinions/face-au-degout-de-la-politique-voila-la-vraie-rupture-a-operer-opinion-5aa56b6acd702f0c1a413c8e

Petite boîte de secours pour pensée critique …

La pensée critique est régulièrement invoquée comme ce qui manque le plus aux gens pour espérer (re)créer les conditions d’une société vraiment démocratique, autrement dit où la citoyenneté se traduit en actes librement posés, responsables et réfléchis. On en appelle à l’école et, singulièrement, à l’université pour enseigner les conditions d’une telle pensée alors même qu’elles sont de moins en moins en situation de pouvoir le faire. Les deux grands mots d’ordre de l’enseignement contemporain, compétences et professionnalisation sont en effet assez antinomiques avec l’idée d’une pensée indépendante et désintéressée. D’où l’intérêt de cultiver individuellement et quotidiennement une discipline de la remise en question, de la prudence intellectuelle, de la vérification, de la mise à distance de l’objet, de la décentration du regard … Plus facile à dire qu’à faire ! On n’a toutefois rien à perdre à se mettre en mémoire quelques principes comme ceux que rappelle ici la grand astrophysicien Carl Sagan.

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http://www.openculture.com/2018/03/carl-sagans-baloney-detection-kit.html

L’écologie est une science sociale … et bien plus encore

Une mise au point intéressante à propos de ce mot que l’on charge de dire tout et son contraire. Personnellement, je ne suis pas loin de penser que l’écologie pourrait très bien représenter au 21e siècle, non pas le couronnement du savoir au sens où quelques philosophes ont pu un jour l’imaginer pour leur propre discipline, mais bien le dénominateur commun entre tous les champs de la connaissance dite « scientifique », le fil rouge entre les sciences, qu’elles soient dites de la « nature » ou au contraire « humaines » ou « sociales ». Certes, ces classifications ont aujourd’hui perdu de leur rigidité, le monde scientifique et l’université en particulier reconnaissant de plus en plus des approches  multi- ou transdisciplinaires d’objets de plus en plus nombreux. Cette redéfinition de l’orientation et de la nature du regard scientifique me paraît devoir être mise en lien avec l’effritement progressif du clivage nature / culture qui a déterminé l’appréhension rationaliste du monde, l’organisation et l’institutionnalisation du savoir depuis – grosso modo – le 17e siècle. La prise de conscience des enjeux environnementaux contemporains sont en partie rendus perceptibles par un éclairage de la relation de l’homme à son milieu qui mobilise à la fois les sciences humaines et les sciences de la nature ; c’est aussi le développement d’une sociologie de l’environnement en rupture avec la tradition de voir le social comme une construction indépendante du milieu, qui amène aujourd’hui les sciences humaines et sociales à reconnaître et à se préoccuper d’objets non-humains. Mais il s’agit bien ici d’un souci de connaissance scientifique, même si celle-ci peut (et doit le cas échéant) servir de référence ou d’appui à des prises de position critiques et / politiques. Le regard écologique pourrait se définir comme le regard holistique par excellence appliqué à la planète et à tout ce qui l’habite. L’exercice de ce regard est, on s’en doute, d’une complexité extrême, et doit à ce titre mobiliser toutes les ressources de la rigueur scientifique. L’urgence et l’importance de ce qui  motive une connaissance écologique justifie que celle-ci soit affranchie des caricatures et du folklore dans lesquels beaucoup se complaisent encore à l’enfermer.

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https://sciences-critiques.fr/lecologie-est-elle-une-science-sociale/

Fusion et rationalisation des universités. Une vieille antienne managériale.

La fusion et le regroupement en vue d’économies d’échelle et de concurrence internationale, est une constante de tous les paysages universitaires européens depuis Bologne (le fantasme de la fameuse « masse critique » qui, comme par magie, ferait des institutions de nouveaux MIT, Oxford ou Harvard …) . Depuis 1995 en Belgique, tous les Recteurs et ministres de l’enseignement supérieur y ont pensé et les multiples rapprochements, partenariats et fusions entre institutions philosophiquement et / ou géographiquement proches qui ont eu lieu depuis, en témoignent. Sous couvert de qualité, c’est bien de stratégie gestionnaire dont il est question ici. L’argument de la « rationalisation » s’inscrit dans le contexte d’un discours qu’il est difficile de contester de prime abord tant il semble frappé au coin du bon sens. C’est oublier cependant que ce que l’on observe est en soi le produit d’autres logiques sous-tendues en d’autres temps par d’autres excellentes raisons. La configuration des paysages universitaires en France, en Belgique, aux USA est le produit d’histoires spécifiques déterminées par des logiques, des besoins, des contraintes et des représentations spécifiques des relations entre savoir et société. Depuis plus de trente ans, la globalisation économique et la domination idéologique du capitalisme neolibéral a conduit à considérer le monde à travers un prisme unique qui et en gros celui de la nouvelle gestion publique. Cela se traduit par l’uniformisation des discours politiques et économiques et l’assimilation de la gestion publique à la gestion d’entreprise : même vocabulaire, même anglicisation du propos et des titres, mêmes mots d’ordres, mêmes objectifs et substitution de l’évaluation chiffrée, prétendument neutre et objective, au débat d’idées, supposé dépassé. Ce texte du journal l’Echo est une assez bonne illustration de cette rhétorique qui fait primer la forme sur le fond. Il s’agit avant tout d’opposer un ancien monde, forcément étriqué et « has been » à un nouveau, plus simple, plus efficace et d’autant plus séduisant qu’il se voit dès le départ présenté comme quelque chose d’innovant, concurrentiel, performant. Indirectement, l’article ne manque pas de discréditer les universitaires qui enseignent et cherchent, mais sont bien trop occupés ou ignorants des réalités, pour imaginer que la connaissance est aujourd’hui un produit qui devrait se concevoir et se vendre sur des zones industrielles, dans des incubateurs d’entreprises et des parcs scientifiques. Les entrepreneurs ont aujourd’hui la main et ils le font savoir. Ce sont eux qui dictent l’agenda des politiques et se chargent, à travers des médias soumis au chantage publicitaire, de dire ce qu’il convient de faire et de penser.  Il y aurait beaucoup à dire sur le support réflexif d’un tel texte que l’on verrait mieux comme base d’un exposé dans un club-service local. Citer la politique de Nicolas Sarkozy à travers ce qu’en dit le journal le Monde ne peut impressionner que ceux qui ignorent toute une littérature spécialisée consacrée au rôle territorial et local des universités, à l’articulation de leurs spécificités, à leur maillage international, notamment avec les pays en voie de développement, leur rôle social et politique, etc. L’université, ce n’est pas qu’une question de bilans comptables mais aussi des réflexions fondamentales en matière d’épistémologie, d’accès libre aux connaissances, de liberté de pensée …  bref, autant de choses qui échappent à la logique utilitaire développée dans l’article et qui, pourtant, sont d’une importance capitale au moment où il s’agit de penser des défis qui ne sont pas seulement économiques, mais bien écologiques et éthiques.

https://multimedia.lecho.be/lappeldesxi/#fusion?utm_source=facebook&utm_medium=social&utm_content=PPL2&utm_campaign=Redressement

Professeur d’université : un sport de combat … désespéré ?

Je partage le constat d’Anne-Emmanuelle Bourgaux, Chargée de cours à l’UMons-ULB, et salue son engagement. Je suis toutefois bien moins optimiste quant à la « capacité » de l’université de dire non à la managérialisation. La mainmise du Nouveau management sur la société date des années 1980, autrement dit près de 40 ans d’enracinement d’autant plus solide que l’arsenal justificatif inspiré du TINA thatchérien a été (et continue) à structurer le discours dominant des politiques et des médias. Le travail de déconstruction est, lui, bien plus difficile et ingrat car ceux qui l’entreprennent sont rapidement taxés de doux rêveurs, d’irréalistes, voire de traîtres à la cause, y compris au sein même de l’université. Il faut aussi ajouter 1. l’organisation même de l’université qui a évolué dans le sens d’une porosité de plus en plus grande au discours dominant précité (création de dispositifs interfaces avec le monde économique et les médias) 2. l’inversion des rapports de priorité entre une administration auparavant au service de l’enseignement et de la recherche mais qui est devenue le bras armé de la gestion stratégique des établissements. Les « corps » académique et scientifique qui définissaient l’université dans sa conception humboldtienne, sont aujourd’hui inféodés aux exigences de productivité, de rentabilité et de mise en conformité avec les représentations de l’entreprise performante (image de marque, soumission aux NTIC, satisfaction des clients – étudiants, entreprises …- ), en deux mots, à l’idéologie de l’excellence. Cette idéologie creuse, à proprement parler insignifiante mais à l’extraordinaire pouvoir perfomatif, s’est substituée à l’idée de connaissance qui, elle-même, pouvait s’incarner dans celle de culture. Une fois de plus, je ne peux que conseiller ici de lire ce qu’en a (brillament dit) Bill Readings, dès 1999, dans « Les ruines de l’université ».

via Professeur(e) d’université : un sport de combat !

From "The art of boxing, swimming and gymnastics made easy .." (1883)

 

Parution : Jean-Pascal Higelé, Lionel Jacquot (dir.), Figures de l’engagement. Objets, formes, trajectoires

 » (…) L’ouvrage dirigé par Jean-Pascal Higelé et Lionel Jacquot s’appuie sur la définition de l’engagement formulée par l’une des figures de l’interactionnisme symbolique, Howard Becker, qui l’établit comme une « forme de participation durable à une action visant la défense ou la promotion d’une cause »2 (p. 1). Cette définition permet deux choses : d’une part elle introduit l’engagement comme un concept mobilisable – une « ficelle du métier »3 – pour comprendre les acteurs qui s’impliquent dans la pratique d’une activité » pour des raisons tout à fait étrangères à l’action en elle-même »4 ; d’autre part, elle désancre l’engagement de la notion de militantisme politique et humanitaire.

3Composé en six parties – profession, politique, pratiques alternatives, art, quartier et parcours de vie – structurées autour d’objets motifs d’engagement pour les acteurs, Figures de l’engagement revendique une approche pluridisciplinaire et transversale, d’où l’esquisse de multiples « figures » : le principal intérêt du livre réside dans le fait qu’il balaie un panorama très large de sujets qui illustre la transposabilité du concept (…) ».

Jean-Pascal Higelé et Lionel Jacquot - Figures de l'engagement - Objets-Formes-Trajectoires.

http://journals.openedition.org/lectures/24045

 

Parution : Penser le Politique à l’heure de l’éclatement des repères et de la menace de nouvelles servitudes, Louis-Andé Richard (éd.), Québec, PUL, 2017.

via Dieu, la politique et la mort | onalu

« La modernité politique tend par son mouvement naturel à multiplier et affermir les séparations. Parmi les cloisons que notre libéralisme veille à consolider, celle qui dissocie l’existence individuelle de l’existence collective est d’une importance capitale. L’homme en son individualité n’est pas – n’est plus, faudrait-il dire – un citoyen. De cette singulière dislocation de l’homme et de sa communauté découle d’autres séparations nouvelles et non moins importantes. C’est désormais en sa capacité d’individu et non d’animal politique que l’être humain se rapporte à ce qui délimite son être – à son origine et à sa fin, qu’il se pose la question de Dieu et de sa mort. L’individu moderne croit qu’il peut se situer face à ces questions ultimes de manière pour ainsi dire immédiate : il pense que la religion et la mortalité sont des affaires privées, qui ne concernent que lui et lui seul. Or cette immédiateté présumée ne va pas de soi. Le mérite d’ensemble de l’ouvrage collectif Penser le Politique à l’heure de l’éclatement des repères et de la menace de nouvelles servitudes est de remettre radicalement en question cette hétérogénéité illusoire en repensant la façon dont la sphère politique joue, au contraire, un rôle de médiation profonde entre l’individu, la religion et sa finitude (…) »

Couverture de Tout est politique

Réhabiliter l’universel.

A l’orée de 2018, il est utile que l’on ne perde pas de vue les tensions qui existent entre l’individuel et le collectif. Qu’elles soient exagérées, minimisées, érigées en dogme ou négligées, elles n’en nourrissent pas moins les sciences humaines et sont un indicateur important de la complexité des mécanismes sociaux et de la diversité des perspectives que l’on peut adopter pour tenter de les comprendre. D’ailleurs, l’idée d’une vérité sociologique unique a été depuis longtemps abandonnée au profit d’interprétations tantôt divergentes, tantôt complémentaires selon le prisme de l’observation. L’appréhension des faits sociaux impose un balayage intellectuel constant entre deux pôles méthodologiques de référence que seraient, d’une part, un holisme absolu et, d’autre part, un individualisme radical. Pas plus qu’il ne peut y avoir de société sans individus, il ne peut y avoir d’individu sans société. Cette évidence que nous percevons  intuitivement répond notamment aux principes hologrammatique et de reliance décrits par Edgar Morin : le lien individu  / société s’exprime d’un côté dans les institutions qui encadrent la vie de tous les citoyens et ceux-ci expriment la société en étant porteurs d’une langue et d’une culture communes. Naturellement, entre la société et l’individu, il est possible de déterminer des échelles de description et d’analyse intermédiaires qu’on pourra, par exemple, nommer « groupes », voire même individus collectifs (Descombes, V. « Les individus collectifs », Revue du MAUSS, vol. no 18, no. 2, 2001, pp. 305-337).  Ces échelles, il convient de le noter, n’induisent aucune hiérarchisation ; elles correspondent simplement aux choix des observateurs en matière de positionnement. Mais il n’en va pas nécessairement de même pour le sens commun. La société occidentale contemporaine à partir des années 1960 a fait de l’individu l’élément central autour duquel elle est censée s’organiser. Loin d’être sociologique, cette centralité est au contraire idéologique à double titre. Le premier concerne sa filiation avec la philosophie des Lumières et son idéal de libération de l’individu ; le second touche à la récupération et à l’exploitation de cet idéal par le capitalisme. J’ai déjà eu l’occasion de citer à ce propos les travaux de Bauman sur le monde liquide, La diversité contre l’égalité de W.B. Michaels ainsi que la référence qu’est devenu Le nouvel esprit du capitalisme (Gallimard, 1999) de Boltanski et Chiapello. Je souhaiterais y ajouter l’ouvrage de Marc Jacquemain, professeur à l’Université de Liège, La raison névrotique (Labor, 2002). Ce n’est pas tant la question de l’universel qui est abordée dans ce petit livre, que celle de la liberté qui préside à nos actions. L’auteur y discute de la distinction fondamentale entre liberté individuelle et liberté collective, l’une renvoyant à la liberté de l’individu de poser des choix de consommation, l’autre à la liberté des citoyens d’agir en vue de transformations sociales. La distinction est essentielle dans la mesure où elle revient à opposer l’action politique aux mirages de ce qui porte l’étiquette de « liberté », mais qui ne recouvre dans les faits que la soumission au consumérisme et à la légitimation du darwinisme social. Si la liberté individuelle continue à être perçue comme la pierre angulaire de la démocratie, c’est que la notion même de démocratie est cultivée comme une espèce de caractéristique consubstantielle au libéralisme économique et que, à l’inverse, la société de marché est présentée comme le terreau indispensable à l’existence et à la pérennité de la démocratie. Dans ce contexte, comme l’expliquent les divers auteurs cités plus haut, il y va de l’intérêt du système du cultiver l’intérêt des individus pour des valeurs en apparence supérieures à l’égalité, à commencer par l’identité, la spécificité et la réussite personnelle. L’égalité, au contraire, postule des intérêts collectifs servis par des dispositifs distincts de ceux promus par la démocratie de marché. Ce n’est pas pour rien que l’Etat dit « social-actif », théorisé par Anthony Giddens et colonne vertébrale des politiques dites de la « troisième voie », a supplanté l’Etat providence. Etat providence et Etat social actif font référence à deux conceptions de la liberté et de la responsabilité bien éloignées l’une de l’autre. Dans un des cas, la liberté et la responsabilité sont purement individuelles ; elles ne concernent et ne portent que sur le sujet, la personne, l’individu pris isolément. La liberté est, comme le précise Marc Jacquemain, celle du consommateur dans la mesure où les actions qu’elle autorise ne visent que la satisfaction de besoin personnels. L’action se réduit ici à des choix qui n’impliquent aucune volonté de transformation sociale. De la même manière, la responsabilité de l’individu est d’assumer seul, d’être le moins dépendant possible d’une collectivité qui n’est d’ailleurs plus vue comme un tout mais comme un simple conglomérat d’individus guidés par leur intérêt personnel. La stigmatisation des assistés, des chômeurs, des artistes, bref de tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule de l’entrepreneur, de la réussite et de la production de richesse en sont l’illustration. Dans l’autre cas, la liberté est celle du citoyen qui décide d’agir dans l’intérêt partagé de tous les membres de la Cité. L’action est, ici, politique au sens premier du mot (πολιξ) ; elle concerne et porte sur le collectif. On peut imaginer, comme a cherché à le faire la social-démocratie, que ces deux types de liberté ne sont pas contradictoires et qu’elles peuvent trouver un point d’équilibre moyennant une politique adéquate. Cela suppose que chacune de ces libertés soit bornée par des règles empêchant que l’une empiète sur l’autre, que l’intérêt particulier puisse par exemple prendre le pas sur le collectif ou que, à l’inverse, le sens du commun finisse par dénier toute importance au sujet individuel. Si le communisme s’est effondré avec le Mur de Berlin, il n’a pas pour autant disparu et une part des idéaux qu’il supportait continue à vivre non seulement à travers des partis politiques mais aussi dans de nombreux mouvements alter-mondialistes et écologistes.  Ceux-ci subordonnent résolument l’intérêt particulier à une idée de la société qui n’est plus fondée sur la logique de marché libérale et le déterminisme du progrès. Mais, ce faisant, leur discours s’attire des critiques d’autant plus virulentes qu’il apparaît comme sacrilège. En effet, si le capitalisme a pu théoriquement s’accommoder d’une « troisième voie » censée réconcilier l’individuel et le social, c’est grâce au tour de passe-passe de l’état social actif qui part du principe que le social est, d’abord et presque exclusivement, une question individuelle. Il n’y a de paradoxe qu’en apparence dans la mesure où libéralisme et capitalisme s’inscrivent dans la tradition héritée de la science classique et des Lumières (17e / 18e siècles) qui associe l’émancipation de l’individu par la raison et l’identification du sens de l’histoire avec le progrès scientifique et technique. On remarquera que le caractère sacré de la liberté de l’individu – et des droits qui vont avec – se conjuguent, non seulement avec la capacité de l’homme à exploiter et transformer le monde à son profit, mais aussi avec sa reconnaissance comme critère de civilisation. Ce qu’on appelle modernité correspond en fin de compte à un processus d’élaboration d’une norme que la récupération du darwinisme au 19e siècle permettra d’imposer au monde comme référence absolue. Forte de sa position auto-proclamée au sommet d’une échelle établie par elle-même, l’Europe et à sa suite les Etats-Unis, n’ont pas manqué de légitimer par les arguments du développement, de la civilisation et, last but not least, de la liberté d’entreprendre et de commercer, les guerres la colonisation et l’esclavage (on peut voir à ce propos Losurdo, D., Contre-histoire du libéralisme, La découverte, 2013). L’universel a ainsi pris la forme d’une idéologie définie par et pour l’individu, par et pour les intérêts personnels, contenue dans la mondialisation économique et théorisée au quotidien dans la communication politique et médiatique. Au fur et à mesure que la justification de cette idéologie par la redistribution naturelle des fruits du progrès et du commerce, est devenue problématique, s’y est substituée une légitimation, non plus par les vertus de l’individualisme en général, mais par les différences et les particularismes entre individus et / ou groupes. En quelque sorte, à défaut de permettre l’enrichissement matériel, le système a remplacé l’idée d’enrichissement par la différence, l’épanouissement dans la distinction ainsi que la célébration des spécificités culturelles, raciales, ethniques ou sexuelles. Ainsi, le 21e siècle s’est-il ouvert sur un paradoxe : celui d’une universalité qui ne repose pas sur le principe de l’unité mais bien de la fragmentation. L’universel n’est donc pas un, mais un puzzle dont l’infinité des pièces est en recomposition permanente en raison de la dynamique des intérêts particuliers qui les anime. De ce point de vue, l’universel n’est plus qu’un nom, une coquille conceptuelle abritant l’extrême agitation des ambitions de chacun contre tous, des rivalités communautaires et des revendications au nom du sol, du sang ou du simple droit à affirmer sa différence. Dans un tel contexte, il n’y a plus guère de place pour la politique au sens les Grecs ont pu l’entendre, puisque, pour l’essentiel, le rôle de l’Etat consisterait à garantir le respect des libertés particulières et les espaces dans lesquels elles peuvent s’exercer. Bien que l’on invoque l’obsolescence des barrières douanières et administratives, l’universel contemporain est, dans les faits, quadrillé de zones, de territoires, de ghettos et de frontières dont seule une minorité de privilégiés échappe aux contraintes. On le voit, la question de la réhabilitation de l’universel est aussi, d’une certaine manière, celle de la réhabilitation de la chose politique au sens de responsabilité et d’action collectives. Cela suppose que la politique, si elle se veut l’affaire de tous, soit à même de poursuivre un intérêt planétaire, à la mesure du global et non plus du local.  A la mesure de l’humanité.

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via https://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/CHIBBER/50380