De la réalité du monde et de la science.

Ou encore : de la chose observée et de ce qu’on peut prétendre en savoir. A l’heure des « fake news » commodément évoquées par M. Trump, du scepticisme scientifique et de la post-vérité, voici un extrait de la Stanford Encyclopedia of Philosophy qui remet la question de la science en contexte. En l’occurrence, le contexte de la complexité epistémologique et de la rigueur – autant que de la modestie –  avec laquelle il convient de l’envisager. En fin de compte, toute forme de connaissance arrêtée devrait être suspecte. Une connaissance n’est jamais qu’un état transitoire du savoir dans une filiation dynamique de réflexion et de production d’idées. S’interroger sur la réalité de ce qui nous entoure nous conduit à nous interroger sur les conditions de cette interrogation, ce qui la motive, la sous-tend et la rend matériellement possible.

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via Scientific Realism (Stanford Encyclopedia of Philosophy)

A la recherche d’un point d’appui

En sociologie, la question du point de vue, du positionnement, est centrale. On pense naturellement à l’orientation du regard par rapport à l’objet (observation extérieure, observation participante …), à la distance focale qui sépare l’oeil de la chose observée : micro, macro, zoom … la métaphore photographique est d’ailleurs bien utile pour faire comprendre aux étudiants que le sociologue doit continuellement relier sa description aux caractéristiques qui déterminent sa vision. Mais on néglige parfois de préciser que la qualité de la photographie est aussi fonction de la stabilité du dispositif photographique. La posture du chercheur est question de situation et d’assise. Le mot lui-même est évocateur. La posture n’est pas un mouvement ; d’ailleurs, il est significatif que le français familier de Belgique en fasse une petite statuette, un objet aussi tangible qu’inerte. Quand elle désigne une attitude, même fugitive, la posture fait référence à quelque chose de précis, de net ; un instant peut-être mais un instant nécessaire pour cadrer et saisir nettement l’image. De quoi est faite cette stabilité ? Sur quoi finalement le chercheur peut-il se camper assez solidement, non seulement pour saisir l’image, mais aussi pour ensuite la présenter de manière claire et l’analyser ? On comprendra ici que l’observation et l’analyse sociologiques sont fonction d’un lieu et d’un temps, d’un espace et d’une durée. A la réflexion, plutôt que de photographie ne conviendrait-il de parler de film, de prise de vue en rafale ou continue ? En effet, le sociologue observe, non pas des images, mais des processus dont la somme n’est autre que la vie des hommes en société. Mais l’observation n’est pas une fin en soi ; elle n’est que l’appréhension qui précède la compréhension. Or, la compréhension est-elle même un processus. Elle est la formation et la formulation des hypothèses, l’analyse, la comparaison ; elle est la réflexivité ou remise en question qui mènera au besoin à la reformulation des hypothèses et à la réorientation du travail. Au bout du compte, il me paraît que le travail sociologique d’observation et de compréhension contient nécessairement une part de méditation (au sens de « réflexion visant à l’approfondissement d’un sujet » (Robert, 2007)). On peut relier celle-ci à l’indispensable prudence intellectuelle censée commander le travail scientifique ; on peut aussi trouver une dimension méditative à l’obligation pour le sociologue de garder une conscience aiguë de deux choses. La première est que, malgré tous les efforts pour la constituer en discipline autonome, la sociologie a partie liée à la philosophie, à la psychologie, à l’histoire, au droit, à l’économie politique, à l’anthropologie … bref, à toutes les sciences dont l’objet est, de près ou de loin, l’homme dans ses rapports à ses semblables. Contextualiser un objet et l’analyse à laquelle on va le soumettre, ce n’est rien moins que le resituer par rapport à ce que l’ensemble des sciences humaines et sociales peuvent en dire pour nous éclairer. La seconde concerne la connaissance des choses observées. Les choses observées, ce sont les faits, les acteurs, les actions, les interactions, les institutions, les organisations … la grande variété de ciblages possibles de la réalité que nous offrent les grands auteurs et les grandes théories. Ces choses, le sociologue les « connaît » certes par le simple fait qu’il est lui-même membre et acteur de la société qu’il observe. Mais pour passer à la connaissance « savante » qu’est la compréhension, il lui faudra « se détacher (de la connaissance ordinaire) et (…) puiser, pour ce faire, dans le stock de connaissances disponibles propre à (la) discipline scientifique (son corpus de règles de procédures, de méthodes, de techniques, de concepts et de modèles) (Corcuff, Ph., Les nouvelles sociologies, Paris, Nathan, 1995, p. 58). Il n’y a – et ne peut y avoir – dans une telle démarche, rien de routinier. La compréhension est effort et exigence ; effort de se dégager des évidences et des a priori ; exigence de qualité dans la connaissance des choses qui ne se réalise qu’à travers une pratique rigoureuse. On laissera à Hüsserl entre autres le soin de penser qu’une science absolue, capable de soumettre à une critique imparable toutes les évidences, est possible. Plus modestement, on attendra de la pratique sociologique qu’elle soit émancipatrice, qu’elle libère des faux-semblants et des vérités trop sûres d’elles-mêmes. A ce stade se réanime le débat jamais clos du sens et des limites de la sociologie. Personnellement, compte tenu des menaces qui ne cessent de peser sur les idées de bien commun, de progrès et d’harmonie de la société humaine avec son environnement, je défendrai l’idée selon laquelle la sociologie est, non seulement un outil pour comprendre mais aussi un levier pour agir. A ce titre, ce n’est pas que le dispositif d’observation et d’analyse du sociologue qui nécessite un point d’appui ; c’est aussi la force de conviction et l’énergie intellectuelle qui ont besoin d’un support pour s’exprimer et ainsi orienter l’action.

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M. Trump : science, post-science ou non-science ?

Une analyse – inquiétante – de plus quant à la normalisation via son officialisation, du mépris de la science et de l’analyse critique des faits observés. Les faits disparaissent, l’analyse également et ne parlons même pas de la critique à laquelle se substitue l’affirmation péremptoire. Résultat de recherche d'images pour "trump science"

via Trump’s war on environment and science are rooted in his post-truth politics — and maybe in postmodern philosophy – Salon.com

La responsabilité sociale des universités.

 

Ricardo Gaete Quezada, un collègue de l’Université d’Antofagasta au Chili, m’envoie un de ses ouvrages en version pdf portant sur la responsabilité sociale des universités. Ce concept, très vivace dans les universités sud-américaines, semble assez peu présent en tant qu’objet bien délimité dans le domaine francophone, sinon de manière transversale lorsqu’il recoupe d’autres notions (comme l’ouverture des universités ou encore les nouvelles missions). Voilà un champ de réflexion intéressant à cultiver dans le cadre de la sociologie des universités.

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L’université impossible. Le savoir dans la démocratie de marché.

Si je n’avais qu’une chose à retenir de ma très modeste (et courte) carrière scientifique, c’est ce petit bouquin. Après 15 ans, il n’a pas trop mal vieilli. C’est du moins l’impression que j’ai en à travers mon travail, en observant l’évolution des universités, la communication institutionnelle et les paradoxes auxquels sont soumis les chercheurs et les enseignants

(https://www.laicite.be/publication/luniversite-impossible/)

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Parution : JOLY, M., La révolution sociologique. De la naissance d’un régime de pensée scientifique à la crise de la philosophie (XIXe-XXe s.) (La Découverte, 2017)

Au tournant du XIXe et du XXe siècle, l’ordre de la pensée, du savoir et des représentations a été ébranlé par la sociologie naissante. L’image de l’« homme », de l’existence humaine, s’en est trouvée profondément bouleversée. Cette révolution sans morts ni barricades a en revanche fait de nombreuses victimes, à commencer par la philosophie. Face à l’idée d’une autonomie et d’une singularité irréductible des faits sociaux, parachevant le développement d’approches objectivistes de l’esprit humain, la philosophie s’est retrouvée acculée, sommée de se redéfinir et d’abandonner à la sociologie, au moins provisoirement, les terrains de la morale et des conditions de possibilité de la connaissance.

Avec Max Weber, Georg Simmel et Ferdinand Tönnies en Allemagne, Émile Durkheim et surtout Gabriel Tarde en France, la sociologie consacra, tout d’abord, le principe d’une pluralité de déterminations historiques et objectives pesant sur l’existence humaine. Elle ratifia, ensuite, l’avènement d’une conception nouvelle de la construction théorique, respectueuse de la complexité et de la force contraignante des faits ainsi que de la nature « sociale » des catégories de pensée et des pratiques de production et de transmission des connaissances.

Une grande partie de la philosophie du XXe siècle peut être lue comme une réponse à cette révolution cognitive. C’est ainsi que Henri Bergson, Georges Canguilhem, Martin Heidegger, William James, Karl Jaspers, Maurice Merleau-Ponty ou encore Bertrand Russell sont soumis, ici, à une grille d’analyse inédite.

Un ouvrage aussi documenté qu’audacieux, qui offre la première histoire croisée de la sociologie et de la philosophie.

Marc Joly est sociologue, spécialiste de l’histoire des sciences humaines et sociales, chargé de recherches au CNRS. Il est également l’auteur de Devenir Norbert Elias (Fayard, 2012).

 

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https://www.fabula.org/actualites/m-joly-la-revolution-sociologique-de-la-naissance-d-39-un-regime-de-pensee-scientifique-la-crise-de-_78469.php

L’économie comme religion.

L’économie comme religion. Quand on aura compris que le marché et la marchandisation de toute chose sont une autre forme d’intégrisme, tout autant que le prétexte à une déplorable récupération de la science et de l’idée de progrès, on pourra peut-être se débarrasser de leurs zélateurs politiques et médiatiques. D’où la question : l’université n’a-t-elle pas un rôle central à jouer dans le démontage de la religiosité économique ? 0-271-02095-4md_294.jpg

via Robert H. Nelson, « Economics as Religion » | Revue du Mauss permanente

Climate change sceptic Pruitt to take charge of EPA

L’administration Trump institutionnalise le climato-scepticisme et le refus d’une vision holistique à long terme pour la vie de l’humain sur terre. Ce n’est rien d’autre qu’une négation de la science par le pouvoir politique que je ne peux qualifier autrement que de censure. C’est extrêmement grave et inquiétant. L’élection de Donald Trump et sa communication montrent que, si les réseaux sociaux et les médias ont permis la diffusion à grande échelle de connaissances autrefois confinées à l’université ainsi que des valeurs nécessaires à l’entretien du débat démocratique, ils ont en même temps généré leur antithèse. Jamais le complotisme et le scepticisme scientifique n’ont eu une aussi large audience. On est bien dans l’ère de la « post-vérité » où il n’y a plus d’instance capable d’imposer une norme de ce que serait la « bonne connaissance » (ainsi que les moyens de l’établir et de la diffuser). Ce rôle était auparavant dévolu à l’université en particulier et plus largement à l’école (cf. LYOTARD, J.F., La condition postmoderne, 1979) qu’on veut de plus en plus cantonner au rôle de sous-traitantes du business économique et financier. La connaissance fondée sur l’étude, la réflexion (essentiellement critique) sont méprisées comme le sont les « intellos » et ont été remplacées par l’information simplifiée, les gourous médiatiques (Zemmour, les éditorialistes mondains) et les philosophes de supermarché (Coelho, le business new-age, le coaching existentiel). Je suis de plus en plus convaincu que l’enseignement devra s’atteler à apprendre aux enfants et aux étudiants à resituer les connaissances dans le contexte très large de leur production, à analyser ce contexte et à faire le lien entre elles. En attendant, nous qui sommes encore – en apparence – libres, lisons, méditons encore plus et rapportons tout à l’utilité de nos concitoyens.

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via Climate doubter Pruitt takes EPA reins as Trump targets regulations | Reuters

Antidisciplinarité

J’aime bien la notion. Elle me paraît utile pour rencontrer les changements intellectuels qu’il nous faut consentir dans un monde dont les dimensions géographiques et temporelles ont changé. Il n’y a pas que la physique qui soit « antidisciplinaire », mais aussi la sociologie. En effet, si la physique a ouvert la brèche de la complexité dans les sciences de la nature, la sociologie fait de même pour les sciences humaines. Dans le domaine francophone (mais – étonnamment – aussi hispanophone) c’est un sociologue, Edgar Morin, qui a rassemblé sous le terme de complexité les enjeux d’une connaissance globale. Non seulement, le découpage disciplinaire des connaissances est, dans l’absolu, « mutilant » pour reprendre les termes de Morin, mais il est aussi incapable 1. de répondre aux développements scientifiques à la marge des disciplines traditionnelles 2. de rendre compte des caractéristiques de la réalité contemporaine et de ce qu’elles signifient pour l’humain. On pense ici aux enjeux environnementaux qui mobilisent tous les domaines de connaissances, de la biologie au droit, mais aussi aux enjeux sociaux et politiques eux-mêmes intimement liés aux premiers? La catastrophe de Tchernobyl a fait prendre conscience que la pollution radioactive transcendait les frontières, relativisant par là-même, tant la capacité de l’Etat-nation à maîtriser ce genre de problématique nouvelle, que le pouvoir de la science à garantir le progrès. « La société du risque » d’Ulrich Beck a ouvert la porte à des réflexions très intéressantes dans les sciences humaines sur les transformations de notre rapport au monde. C’est une banalité de dire que celui-ci s’est considérablement rétréci en raison des nouvelles technologies de la communication et de l’amélioration des moyens de transport. Toutefois, ce que l’on nomme parfois  « mondialisation » est moins un phénomène nouveau (il existe depuis les premières migrations et les premiers échanges commerciaux) que devenu radical en fonction de l’accélération du temps. Celle-ci est, selon Hartmut Rosa (« Accélération. Une critique sociale du temps », La Découverte, 2011) un trait essentiel de la post-modernité, au même titre que l’effacement progressif des frontières auquel tentent de répondre désepérément des sociopathes constructeurs de murs en tout genre. Simultanément, à l’effacement des frontières s’ajoute l’effacement des certitudes anthropologiques et épistémologiques élaborées sur la distinction nature / culture hérité de l’âge classique. Une belle illustration en est donnée par le travail de l’anthropologue Philippe Descola. Cet effacement des certitudes se traduit de diverses manières. Entre autres, dans la critique de l’expression du savoir (et de la vérité) dans les lois et les formules dont la physique quantique est obligée de s’affranchir, mais aussi par l’exploration en sciences humaines et sociales de nouveaux concepts tels que l’incertitude ou la dimension « liquide » des sociétés et de ce qui les composent. On le voit, l’étude et la compréhension d’un monde « flou » et incertain impose non seulement des collaborations entre les disciplines, mais encore la construction d’outils, de notions et de procédures nouvelles, capables de s’adapter à des champs de connaissances désormais mouvants.

via L’avenir est-il à l’antidisciplinarité ? | InternetActu.net