Une autre manifestation du libéralisme dans l’enseignement supérieur

Je reprends ici à dessein le titre de l’article publié par Le Devoir. Comme on le verra, il est question de l’infantilisation des étudiants. On pourra juger la formule caricaturale, il n’en reste pas moins qu’elle est, peut-être, en ce qui nous concerne sur le Vieux continent, prémonitoire. Nos collègues canadiens expérimentent en effet avec une bonne décennie d’avance ce que l’université européenne met en place comme innovations et autres dispositifs pour être dans le coup sur le marché de la connaissance. Ces dispositifs touchent à la gestion des institutions (sur le mode du Nouveau Management Public), à leur communication (professionnalisée et largement fondée sur l’usage d’Internet et des réseaux sociaux) et à la multiplication des contacts entre l’université et le monde extérieur (interfaces entreprises, grand public …). Ces nouvelles activités ont un retentissement considérable sur le core business universitaire, à tel point que d’aucuns se demandent dans quelle mesure la recherche et l’enseignement ne sont pas en train d’être subordonnées à une administration davantage préoccupée de stratégie et de bilans que de contenus. Partie intégrante de la stratégie, les étudiants, acteurs primordiaux d’un marché qu’il convient de conquérir et de garder. L’étudiant n’est plus le disciple du professeur, celui qui s’élève vers et par la connaissance. Il est le client qui finance l’université et qui donc, indirectement, paie le professeur comme un prestataire de services. Il importe donc que le client soit écouté et que l’on précède, si possible ses désirs. L’étudiant n’est plus là pour apprendre mais bien pour consommer de la connaissance comme dans un restaurant. A la carte et avec la possibilité de faire valoir son avis sur la qualité de l’accueil et des produits consommés. C’est que le client est roi et il ne faudrait pas qu’il nous quitte pour la concurrence. Ainsi, à offre d’enseignement équivalente, les universités vont-elles recourir à l’arme du marketing pour emballer le produit et le distinguer par l’apparence. Et au-delà de la consommation du produit, le contexte lui-même dans lequel il est consommé se muera en argument de vente en développant et présentant un plus-produit censé accrocher et fidéliser le client. Ainsi l’université ne se contente-t-elle plus de proposer des cours sanctionnés par des examens ; elle offre entre autres des aides et des supports pour tous les aspects de la vie d’un jeune adulte, de la gestion du stress en période d’examen à la recherche d’un logement ou d’un job. On est loin de l’esprit qui prévalait à la sortie de mai 68, lorsque l’étudiant était considéré comme suffisamment mature pour participer à la dimension politique de la gestion quotidienne de l’université et des facultés. Aujourd’hui, le jeune adulte est avant tout jeune et fragile, et il s’agit de l’équiper non seulement intellectuellement mais aussi psychologiquement pour affronter ce monde du travail requalifié en marché de l’emploi. Comme d’habitude, les universités d’outre-atlantique ont une longueur d’avance qui proposent les plus sérieusement du monde des cours d’apprentissage de compétences sociales et affectives (social and emotional learning) pour convaincre leur public qu’elles forment de cette manière l’individu dans sa totalité. On est loin de la Bildung de Von Humboldt et de la haute culture qui la fondait… Et l’on rejoint par là même l’interrogation d’Alain Renaut sur la transformation de l’université en garderie pour jeunes (Quel avenir pour nos universités ? Essai de politique universitaire, 2008, Timée Éditions)

Résultat de recherche d'images pour "students infantilization"

 

http://www.ledevoir.com/societe/education/513593/affaire-sicotte-une-autre-manifestation-du-neoliberalisme-dans-l-enseignement-superieur

Publicités

Université et liberté (suite)

Mon collègue Eric Florence a la bonne idée de me faire connaître ce passionnant article qui doit interpeller bien au-delà de la seule anthropologie. On en retiendra plusieurs choses. La première est que la réalité de l’université américaine est assez différente de l’idéalisation que bien des universitaires européens en font. La seconde, que la liberté académique est un concept dont la mise en oeuvre est problématique. Comme le souligne David Graeber dans sa contribution, comment se fait-il que des scientifiques nommés dans un cadre qui doit leur permettre de penser de manière critique fuient comme la peste toute idée dangereuse, voire simplement décalée ? La troisième se rapporte à la place des sciences humaines dans l’université. Le principal reproche que la société neolibérale leur adresse est, a priori, leur incapacité à être rentables, utiles et performants. Toutefois, l’article montre clairement que si l’anthropologie dérange, c’est dans la mesure où elle démonte les représentations et les valeurs dominantes, menaçant du même coup les pouvoirs et autres intérêts qui y sont liés. Je ne peux m’empêcher à ce niveau de faire un rapprochement avec le débat ambigu régulièrement relancé en France sur la légitimité de la sociologie à se prétendre science. Après les sorties de M. Manuel Valls à l’encontre de la sociologie (http://www.regards.fr/web/article/excuses-sociologiques-valls-prend), la parution du livre de Bronner et Géhin, Le danger sociologique, a récemment agité le Landerneau des intellectuels médiatiques français (http://www.lemonde.fr/livres/article/2017/10/04/haro-sur-la-sociologie_5196111_3260.html). C’est que, si la liberté d’expression est garantie en démocratie, le marché, lui, n’a guère envie que la critique se traduise en action. Autant on jugera légitime et souhaitable que la science trouve des applications pratiques susceptibles de servir une idée du progrès fondée sur la production de biens et de techniques / technologies, autant la rengaine sur la créativité et l’innovation évite soigneusement toute remise en question qui pourrait se traduire dans des politiques jugées utopistes (au mieux) ou dangereusement radicales. L’article s’arrête en fait là où il est important pour les sciences humaines et sociales de continuer à interroger les conditions de production de la science telles qu’elles s’imposent à l’université contemporaine.

Résultat de recherche d'images pour "academic silence"

http://publicanthropologist.cmi.no/2017/10/11/academic-politics-of-silencing/

Quel débat pour quelles idées à l’université ?

Un collègue professeur de l’Université de Liège poste sur son blog le texte suivant

https://pierrewolper.wordpress.com/2017/10/17/la-democratie-des-idees-manifeste-pour-un-renouveau-de-luniversite-de-liege/

Il y est fait appel au débat d’idées, à la nécessité de soumettre la gouvernance institutionnelle à la critique, ce qui, rappelle-t-il implicitement, est bien le moins qu’on puisse attendre d’une université. De mon point de vue, le principal mérite de la réflexion du Prof. Pierre Wolper est de lever un coin de voile sur un sujet beaucoup plus vaste que la gouvernance et la vie de l’université de Liège. Le problème réside dans le fait que s’opposent deux idées d’université. La première correspond à l’idéalisation du modèle humboldtien d’institution suprafonctionnelle, n’ayant aucun compte à rendre à l’Etat et dédiée à la recherche libre et désintéressée de la vérité. La seconde correspond à la réalité de ce qu’on appelle pour faire bref la société de la connaissance, étant entendu que cette société se confond avec la démocratie de marché et ses exigences de performativité. L’université n’y est plus qu’une organisation dont la légitimité est proportionnelle à sa capacité à se comporter comme une entreprise. Le processus de Bologne en Europe correspond à une mise en conformité de nos universités avec ce que des auteurs comme Slaughter et Leslie appellent le « capitalisme académique » aux Etats Unis. Durant les années 1980, l’ensemble du spectre politique, de la droite à la gauche social-démocrate, a intégré l’idée selon laquelle il n’y avait pas d’alternative à la démocratie de marché neo-libérale et a fait de la réforme de Bologne (au départ, de la médiocre littérature grise de quelques économistes) le point Omega de l’histoire universitaire. Le peu de voix discordantes, émanant généralement des sciences humaines, ont été (et sont encore) discréditées au nom du réalisme, de l’efficacité et du progrès. Aujourd’hui, lorsque l’on examine les sites Internet des universités, on observe que le processus d’homogéinisation est achevé : même stratégie communicationnelle, mêmes discours stéréotypés. La logique mercantiliste appliquée au champ de l’enseignement supérieur et de la recherche conduit paradoxalement à une uniformisation des contenus (on ne garde et ne développe que ce qui est vendable et profitable) et à un appauvrissement de la notion de « critique », toujours mobilisée à torts et à travers, mais désormais expurgée de toute connotation politique. Sans renouveau de l’idéologie sociale et politique dominante, il est chimérique de croire à un renouveau de l’université qui n’est après tout que l’expression de ce que la société en attend. Ceux qui ne se satisfont pas de ce qu’est aujourd’hui l’université ne peuvent non plus se satisfaire du contexte qui la produit. Et inversement. Cela conduit à réfléchir sur le rôle et le statut des universitaires, de plus en plus sommés de se comporter en experts et non en intellectuels véritablement critiques. Il y  d’ailleurs autour de cette dernière question des débats rien moins qu’ambigus et dont le moins inquiétant n’est pas de voir, au sein même des sciences humaines, dénoncer le prétendu manque de scientificité (ergo de légitimité) de la sociologie critique. La récente controverse autour de la parution du livre de Gerald Bronner et Etienne Gehin, Le danger sociologique (PUF, 2017) en témoigne. Réduire la critique à de l’idéologie (cf. http://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/sociologie-pour-en-finir-avec-les-ideologues-29-09-2017-2160715_1913.php) montre que la notion même d’idéologie se confond désormais avec le croquemitaine conceptuel de la bienpensance contemporaine, ce gauchisme qui ne veut pas dire son nom et dont les présupposés sont aux antipodes d’un système juste et parfait déterminé par une logique économique transcendant les clivages politiques. C’est cette logique qui anime l’université depuis près de trente ans qu’il serait pertinent de remettre au centre du débat d’idées appelé par Pierre Wolper.

La notion d’université : « un océan de liberté… »

Il y a la littérature sur l’université plus ou moins grise mais toujours indigeste des prêchi-prêcheurs gestionnaires, la communication institutionnelle en mode 2.0, colorée, techno-friendly autant qu’elle fait se succéder les clichés aux stéréotypes. Et puis, lorsqu’on se donne la peine d’un peu creuser, on découvre (ou redécouvre) de vrais textes. De ceux qui se mesurent à l’importance de penser l’université et, plus largement, les tenants et aboutissants du savoir dans une perspective qui déborde le cadre étroit des rankings, du marché et de la gouvernance. Non, l’université n’est pas qu’une affaire d’économistes, de managers et de spécialistes en communication. Mais cela, les économistes, les managers, les spécialistes en communication, les médias, les politiques, les stakeholders, bref tous ceux qui frémissent au nom d’évaluation, ne le savent pas. Ou font semblant de ne pas le savoir. S’interroger, étudier, comprendre et puis, enfin, transmettre dans l’espoir que de ce partage naîtra quelque chose de meilleur pour l’homme et le monde. Mais à peine a-t-on dit cela qu’il faut lever l’ambiguïté de ce que l’on peut appeler « progrès » (1). Ce n’est pas une fatalité pour l’université de ne penser le progrès que dans les termes où on le définit depuis 300 ans. Il y a d’ailleurs quelque chose d’éminemment paradoxal dans le fait que des esprits scientifiques a priori libres et éclairés ne cultivent de la science que la représentation d’un dispositif d’action à visée pragmatique. Cette perspective étroite a beau avoir été invalidée par l’instrumentalisation de la science dans deux conflits mondiaux, la justification et l’organisation de la Shoah, le développement de capacités d’auto-destruction planétaire et la dégradation probablement irréversible de l’environnement, elle reste une tendance lourde de l’institution universitaire. Celle-ci, encouragée par l’idéologie neolibérale dominante depuis le tournant des années 1980, ne résiste que mollement aux injonctions de conformation aux exigences politico-économiques de productivité et de légitimation par l’évaluation (2). S’il reste dans l’université des espaces de liberté académique comme peuvent l’être certains cours, l’institution en elle-même n’est plus libre de grand chose. La liberté n’est d’ailleurs pas une ambition qui lui importe ni qu’elle peut se permettre puisque sa survie dépend d’une logique comptable qui classe, hiérarchise et établit entre les choses des priorités en fonction de leur rentabilité. On remarquera la proximité naturelle entre cette idée de rentabilité et la démarche analytique cartésienne qui domine le champ du savoir en occident depuis le 17e siècle. Puisque ce qui n’est pas rentable n’existe pas ou ne mérite pas qu’on lui accorde de considération, peu importe que les matières, disciplines et autres spécialités se regardent le nombril et ne donnent de la complexité du réel que des images simplifiées et fragmentaires.  Seul compte au bout du compte ce qui est comptable! On ne s’étonnera donc pas que l’enseignant-chercheur ne soit plus aujourd’hui considéré par l’administration que comme le prestataire de services définis par les gestionnaires des finances et de la communication de l’entreprise universitaire. Or il me semble que si l’université se définit dans le chef d’Umberto Eco (et de Francis Farrugia qui lui consacre ce beau texte), comme un « océan de liberté », c’est parce qu’elle a comme ambition originelle de penser tout ce qui est pensable hors des cadres, au-delà des évidences. Comme le dit le texte, gnosis n’est pas doxa. En somme exactement l’inverse de ce qu’est le discours universitaire institutionnel aujourd’hui.

Notes :

  1. Pour une approche globale de la notion de progrès, voir TAGUIEFF, P.A., Le sens du progrès. Une approche historique et philosophique, Paris, Flammarion, 2004.
  2. Il existe une littérature abondante sur l’idéologie neolibérale et sa traduction dans les principes de nouvelle gestion publique. On pourra lire entre autres DARDOT, P., LAVAL, Ch., La nouvelle raison du monde. Essai sur la société neolibérale, Paris, la Découverte, 2009. Sur l’évaluation et la légitimation par la mesure, voir « L’idéologie de l’évaluation. La grande imposture », Cités, 37, 2009 et SUPIOT, A., La gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France (2012-2014), Paris, Fayard, 2015.

via La notion d’université : « un océan de liberté… »

Zygmunt Bauman et le « monde liquide »

Le 9 janvier 2017 nous quittait Zygmunt Bauman. S’il n’est guère connu du grand public francophone, Bauman s’est en revanche imposé dans le monde anglo-saxon comme un des penseurs importants du monde contemporain. A l’image d’un Edgar Morin, Bauman a développé une réflexion globalisante qui déborde largement de la sociologie pour toucher à l’ensemble des sciences humaines. Mais alors que Morin traite de la complexité de notre époque à travers la métaphore d’une multitude de liens entrecroisés qui forment le tissu de la réalité, Bauman décline dans son oeuvre l’image du monde et de la vie liquides. A Morin comme à Bauman, une partie du monde académique reproche une pensée trop généraliste au point de compromettre les possibilités d’action pratique. On peut cependant répondre qu’on ne peut concevoir d’action sans diagnostic préalable. C’est entre autres le rôle de la critique que de dépasser les apories de la simple description pour, au-delà d’un déconstructivisme caricatural auquel on la réduit parfois, ouvrir la voie à la reconstruction, c’est-à-dire à l’action politique. A ce titre, le travail de Bauman offre un prisme de lecture et de compréhension aussi riche qu’accessible à travers la traduction de ses principaux ouvrages (La vie liquide, Fayard, 2013 ; Le présent liquide. Peurs sociales et obsession sécuritaire, Seuil, 2007 …) Au nombreux commentaires qui en ont été faits, j’ajoute ici modestement une présentation personnelle destinée à un public de non-spécialistes.

https://unicritique.files.wordpress.com/2017/10/d13b5-zygmunt-bauman.jpg?w=809

présentation Bauman JFB 2015-2017

La critique dans l’université contemporaine : responsabilité et complexité

Lien du document : http://orbi.ulg.ac.be/retrieve/312710/351710/La%20critique%20dans%20l%27universit%c3%a9%20contemporaine.%20Responsabilit%c3%a9%20et%20complexit%c3%a9..pdf

 

Communication présentée dans la cadre du colloque « Critique du monde contemporain. Quelles formes pour la contestation ? » (Paris, Sorbonne, 28-29.09.2017). Extraits

(…) L’enjeu du questionnement sur l’université et singulièrement sur sa colonisation par ces dispositifs qui la font évoluer en entreprise de production et de transmissions de connaissances déterminées par les besoins d’un marché, est celui de la capacité des universitaires à comprendre, non pas le savoir particulier qu’ils sont censés maîtriser mais bien les conditions d’utilisation de ce savoir. Bourdieu ne disait pas autre chose. Voici ce qu’il déclarait dans l’avant-propos de Science de la science et réflexivité : « (…) il m’a paru particulièrement nécessaire de soumettre la science à une analyse historique et sociologique qui ne vise nullement à relativiser la connaissance scientifique en la rapportant et en la réduisant à ses conditions historiques, donc à des circonstances situées et datées, mais qui entend, tout au contraire, permettre à ceux qui font la science de mieux comprendre les mécanismes sociaux qui orientent la pratique scientifique et se rendre ainsi « maîtres et possesseurs » non seulement de la « nature », selon la vieille ambition cartésienne, mais aussi, et ce n’est sans doute pas moins difficile, du monde social dans lequel se produit la connaissance de la nature » (p. 8).

La pertinence du savoir n’est pas une donnée objective. Comme le savoir lui-même, son utilité, sa destination, sa valeur sont socialement et idéologiquement déterminés. Cette charge idéologique dont la science est investie, fait que ceux qui ont la responsabilité de la créer et de l’enseigner ont aussi la responsabilité de la resituer sur le plan des valeurs et des choix sans lesquels il n’y a pas d’exercice de la liberté, pas plus que d’action politique possibles.

Il y a à ce stade deux options. La première et la plus optimiste, est de croire au développement dans les universités de synergies entre les secteurs et disciplines ayant d’une manière ou d’une autre la science (son histoire, ses finalités, ses significations, ses modalités d’élaboration …) comme objet(s) permettant de développer des science studies coordonnées. On peut imaginer à travers celles-ci de créer des cours : à destination des baccalauréats pour familiariser les étudiants de toute orientation aux questions et aux enjeux soulevés par la science ; à destination des futurs enseignants pour leur permettre de resituer leurs objets spécifiques dans une perspective globale ; à destination des étudiants en situation de formation permanente ou reprise d’études pour les aider à éclairer leur démarche et les significations qu’elle peut recouvrir pour le marché et les employeurs (entre autres). Cela veut dire pour l’université se réapproprier une certaine autorité de définir elle-même les critères de validité et de légitimité tant des savoirs que de la manière dont ils sont conçus et enseignés. On peut rêver…

La seconde option, raisonnablement désespérée, est celle que propose Bill Readings. Il faut pour cela imaginer l’université dans une perspective radicalement nouvelle : non plus celle de la communauté moderne soudée autour d’un même idéal culturel, mais bien « d’un lieu parmi d’autres où l’on tente de penser le lien social sans recourir à une idée unificatrice comme celle de la culture ou de celle de l’Etat » (p. 297). Partant du constat que les sciences humaines comme les sciences de la nature sont également menacées de formatage par le marché, il plaide moins pour réhabiliter l’U en refuge de la Pensée que « de penser dans une institution dont l’évolution tend à rendre la Pensée de plus en plus difficile à exercer, de moins en moins nécessaire ». Dans les ruines de l’U, professeurs, chercheurs et étudiants devront profiter des opportunités que représente l’ouverture des espaces disciplinaires pour « penser » et réfléchir à la limite ou à la marge des espaces formatés par la stratégie institutionnelle et sa logique de consommation. Dans ces espaces de relative liberté en raison de leur indétermination, professeurs et étudiants pourraient se retrouver dans une espèce de communauté du dissensus en opposition au consensualisme qui caractérise par ailleurs les activités de l’université. A la fois à l’abri du référentiel humboldtien  et du référentiel managérial, la pensée pourrait s’y exercer contre elle-même, ce qui est au fondement de la critique. (…)

 

Lectures de vacances … (3)

Au fil des années, j’ai pris de plus en plus précisément conscience qu’il était difficile, voire impossible, de penser une quelconque forme de complexité sans appui philosophique. Je ne parle pas ici des citations ou des vagues raccourcis dont l’universitaire moyen peut se servir pour impressionner ceux qui en savent encore moins que lui mais bien des pensées, des systèmes et des théories déployés dans toute leur ampleur. Et souvent leur difficulté. C’est un ami qui m’a convaincu de sauter le pas et de ne plus me contenter de picorer dans les anthologies ou les commentaires de commentaires. Connaissant mon intérêt pour l’histoire des sciences ainsi que les déterminants culturels de l’évolution de l’université, il ne m’a pas conseillé la lecture d’un classique mais bien, à ma grande surprise, d’un contemporain. J’ai donc emporté dans mes bagages estivaux « Règles pour le parc humain suivi de la domestication de l’Etre » de Peter Sloterdijk. Au centre de son propos, l’humanisme qui fonde une certaine idée de l’homme ou plutôt de l’organisation des hommes entre eux. Si l’ouvrage consiste au départ en un développement critique du constat scandaleux fait en 1945 par Heidegger de la mort de l’humanisme, il engage la réflexion sur les conditions pour l’humanité de l’ère anthropo-technique de s’auto-apprivoiser, de littéralement se domestiquer pour échapper à la (re)bestialisation. Le lecteur non-philosophe sera parfois déconcerté ou rebuté par des démonstrations, des commentaires ou l’utilisation de concepts pas toujours accessibles au non-initié ; en revanche on ne perd jamais pied très longtemps car le coeur du propos de Sloterdijk touche aux enjeux très concrets de la dépendance de plus en plus grande de l’existence humaine à l’égard de la technique. L’homme en en train de vivre le passage d’un état allotechnique à un autre homéotechnique, passage dans lequel l’humanisme se dilue et disparaît : « La caractéristique la plus frappante de la situation mondiale actuelle, dans le domaine de l’histoire de l’esprit et de la technique, est justement le fait que la culture technologique produit un nouvel état d’agrégat du langage et du texte qui n’a pratiquement plus rien de commun avec ses interprétations traditionnelles par la religion, la métaphysique et l’humanisme » (p. 158). Le livre de Sloterdijk va ainsi à la rencontre des quelques grands textes qui osent penser l’évolution de l’université – et à travers elle les notions de savoir et de culture ainsi que le type de valeurs et de société qu’elles soutiennent – autrement qu’en des termes purement organisationnels / économiques. Je pense ici à « Dans les ruines de l’université » de Bill Readings ou encore à « Le naufrage de l’université » de Michel Freitag. Un livre à lire (et certainement à relire pour en tirer la quintessence) pour contextualiser à un niveau très général les enjeux de la transformation d’un monde qui repose sur la disqualification du modèle culturel / civilisationnel qui a été le nôtre durant plus de 2000 ans. Merci à Eric Furnémont pour cette découverte (Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain suivi de La Domestication de l’Etre, Paris, Mille et une Nuits / Fayard, 2000 et 2010).

Résultat de recherche d'images pour "règles pour le parc humain"

Lectures de vacances … (2)

C’est par le plus grand hasard que je suis tombé sur la référence de ce livre, largement méconnu de ce côté de l’Atlantique mais très heureusement traduit en français et publié par l’éditeur québécois Lux. « Dans les ruines de l’université » (titre original The University in Ruins) est très certainement l’analyse la plus aboutie, la plus brillante, non seulement de l’évolution de l’université contemporaine mais aussi, à travers cette dernière, du sens et de la place de ce que l’on continuera à nommer par facilité « culture » dans le monde postmoderne. Lorsque, comme moi, on a choisi de devenir sociologue en étudiant précisément l’objet « université », ce livre de Bill Readings, professeur de littérature comparée à l’Université de Montréal, représente à la fois une véritable illumination intellectuelle et une immense frustration. Illumination dans le sens où la qualité de la réflexion de l’auteur rend à la fois cohérente et compréhensible la complexité d’une problématique qui impose de considérer simultanément les questions de la place du savoir dans le monde occidental depuis les 17 et 18e siècle, de son élaboration, de sa transmission ainsi que des enjeux sociaux, politiques et économiques qui y sont liés ; frustration parce que sa lecture aurait sans aucun doute donné une autre dimension et davantage de légitimité à ma propre recherche. Au moment de soutenir ma thèse en 2001, « The University in Ruins » était publié depuis 7 ans déjà. L’auteur y développait en profondeur un argumentaire réflexif et critique que je ne pouvais qu’effleurer, à la fois en raison de ma méconnaissance des références philosophiques utilisées et, surtout, d’un génie intellectuel qui me fait défaut. Bill Readings avait à peine 34 ans lorsqu’il décède accidentellement, laissant derrière lui ce manuscrit qui sera d’abord publié en 1997 aux Harvard University Press, preuve s’il en est que si l’Europe avait voulu totalement s’inspirer de l’université américaine, elle n’aurait pas négligé cette capacité à s’interroger sur les dérives d’un modèle entrepreneurial et consumériste, se bornant à invoquer par devant des idéaux souvent mythifiés pour mieux intégrer par derrière les principes de la managérialisation. Au-delà de la qualité du diagnostic, Readings fait oeuvre prospective et cherche à redéfinir la fonction sociale de l’université qu’il nomme post-historique, plus précisément celle qui appartient à l’histoire de l’Etat-nation et qui se définit et se constitue par rapport aux valeurs de ce dernier, à commencer par ce que l’on nommera un peu rapidement comme culture littéraire ou encore culture humaniste. Loin d’une posture de déploration nostalgique, Readings choisit la voie de la lucidité qui consiste à se demander ce qu’il est possible de faire avec une institution profondément différente de ce qu’elle était par le passé : comment « habiter les ruines de l’université et leur donner un sens nouveau » ? C’est d’abord en affirmant (ou en réaffirmant) l’université comme lieu de pensée que l’on peut envisager d’y parvenir. L’ouvrage contient à ce propos des pages admirables sur l’enseignement et la relation professeur / étudiant. Bref, « Dans les ruines de l’université » est de toute évidence une lecture obligatoire pour ceux qui ne se résignent pas à voir dans l’université une variante d’entreprise commerciale déclinant frénétiquement et vainement le concept creux d’excellence. (Bill Readings, Dans les ruines de l’université, Québec, Lux Editeur, 2013, édition originale 1997 The University in Ruins, Harvard University Press, 1997)

ruines-universite-site-277x400.jpg

Lectures de vacances… (1)

Ce mois de juillet a été l’occasion de lire quelques uns des (trop) nombreux livres accumulés sur mon bureau. On commence par du lourd : Marc Joly, La révolution sociologique. De la naissance d’un régime de pensée scientifique à la crise de la philosophie (XIXe – XXe siècle), Paris, La Découverte, 2017. L’argument de l’ouvrage a de quoi séduire. Il s’agit en effet de montrer comment « au tournant du XIXe et du XXe siècle, l’ordre de la pensée, du savoir et des représentations a été ébranlé par la sociologie naissante ». Alors que la philosophie régnait jusque là en surplomb de tout l’appareil explicatif du pourquoi et du comment de l’existence humaine, la sociologie va progressivement y substituer une approche tenant compte à la fois des déterminants historiques et biologiques de la société et des individus qui en font partie, ainsi que de la nature « sociale des catégories de pensée et des pratiques de production et de transmissions des connaissances ». Au terme de l’ouvrage, on ne peut qu’être convaincu que la sociologie est le point de rencontre de toutes les approches factuelles / scientifiques de la réalité humaine et, qu’à ce titre, elle est en quelque sort un point de passage obligé pour en saisir toute la complexité. Hélas, avant d’en arriver là, il y a plus de 500 pages d’une prose difficile, parfois alambiquée, qui n’arrive en tout cas pas à s’alléger d’une érudition hors norme (Marc Joly n’est pas chargé de recherches au CNRS pour rien … ) mais quelque peu encombrante. Au total, une vraie brique, passionnante par ce qu’elle permet d’apprendre, mais d’autant plus lourde à digérer qu’on a parfois l’impression qu’elle est motivée par un procès à charge de la philosophie.

Plus léger, mais certainement pas moins profond, « L’utilité de l’inutile » de Nuccio Ordine. Professeur de littérature italienne à l’Université de Calabre et visiting professor de multiples institutions de recherche et d’enseignement en Europe et aux Etats-Unis, Nuccio Ordine prête sa voix au débat qui oppose les tenants d’une université pragmatique et formatée pour répondre aux exigences de la démocratie de marché, aux scientifiques et intellectuels pour qui la science a une pertinence au-delà de la rentabilité et de ses usages experts et professionnels. Excellemment écrit (et traduit), « L’utilité de l’inutile » est un petit bijou qui s’articule en trois chapitres, eux-mêmes subdivisés en petits paragraphes présentant la point de vue d’écrivains et de philosophes sur les thématiques suivantes : l’utile inutilité de la littérature, l’université-entreprise et posséder tue. Après nous avoir rappelés à la profondeur de Montaigne, Campanella, Bataille, Hugo, Tocqueville,  Shakespeare, Stevenson, Garcia Marquez, Cervantés, Milton et d’autres, le livre offre – cerise sur le gâteau, l’essai d’Abraham Flexner, grand penseur de l’éducation nord américaine au début du XXe siècle, « De l’utilité du savoir inutile » : (Extrait) « N’est-il pas curieux que, dans un monde pétri de haines insensées qui menacent la civilisation elle-même, des hommes et des femmes de tout âge, s’arrachant en partie ou totalement au furieux tumulte de la vie quotidienne, choisissent de cultiver la beauté, d’accroître le savoir, de soigner les maladies et d’apaiser les souffrances, comme si, au même moment, des fanatiques ne se vouaient pas au contraire à répandre la douleur, la laideur et la souffrance ? (…) « . (Nuccio Ordine, L’utilité de l’inutile. Manifeste. Suivi d’un essai d’Abraham Flexner, Paris, Les Belles Lettres, 2014).

lutilitc3a9-de-linutile.jpg