Les Natures en question

Les Natures en question, tel est le très beau titre de l’ouvrage dirigé par Philippe Descola récemment paru chez Odile Jacob (oct 2018). Au moment où les problématiques liées à l’environnement sont de plus en plus prégnantes, leur traitement médiatique et la manière même dont elles sont envisagées tant par les acteurs politiques que scientifiques, soulignent le défaut d’un outil conceptuel permettant de les aborder dans toute leur complexité. Précisément, le clivage homme / nature, ce paradigme fondateur de la modernité, est au coeur de l’oeuvre d’Edgar Morin. D’une certaine manière, sa pensée complexe repose au premier chef sur l’identification et le déchiffrement des liens de consubstantialité entre l’humanité et le monde au sens le plus large. Dans cette perspective, les catégories traditionnelles dans lesquelles la nature s’opposait aux différentes formes d’expression de la rationalité européenne (art, science, culture …) perdent de leur pertinence. Descola est sans aucun doute un des plus brillants analystes de l' »effritement des limites » de la nature et, singulièrement des distinctions traditionnelles entre humains et non-humains. Il réunit dans ce volume historiens des sciences, anthropologues, philosophes, biologistes et chimistes dont les différentes contributions appellent indirectement à une approche dorénavant plurielle et transdisciplinaire de nos relations avec la Terre.

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Des questions que l’on pose (trop tard ?) à propos de l’université.

Le site de vulgarisation belge Daily Science publie cette semaine un article aussi bref que médiocre intitulé « Les savoirs inutiles face aux dérives économiques de l’université ». Basé sur une interview minimaliste de Nuccio Ordine, professeur de littérature dans plusieurs universités européennes, l’article en question ne met finalement en évidence que ce qui n’apparaîtra à beaucoup que comme des poncifs bien intentionnés. On est loin ici du remarquable petit essai de l’auteur publié en 2014 et intitulé « L’utilité de l’inutile » (Paris, Les Belles Lettres) et dont j’ai déjà eu l’occasion de parler sur ce site (https://wordpress.com/post/unicritique.wordpress.com/2113). Le livre de Nuccio Ordine ne laisse pas la moindre ambiguïté quant à l’irréductible opposition entre l’idée de culture nourrie par la littérature (et j’ajouterai – au moins en partie – par les autres sciences humaines) et le modèle d’université entrepreneuriale tel qu’il s’est construit à la fin des années 90 avec le fameux processus de Bologne, avatar dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche, de l’idéologie néolibérale. Parler, comme le fait l’auteur de l’article, des « dérives économiques » de l’université me semble être bien insuffisant pour décrire ce qui ressemble de plus en plus à une disparition pure et simple, non pas d’une université fantasmée sur un modèle humboldtien idéalisé, mais bien d’une certaine idée de la culture, de son rôle et du type d’humanité auquel cette culture pourrait contribuer. Parler de « dérive » laisserait entendre que le navire serait encore à flots. Je pense au contraire que le Titanic universitaire, s’il n’a pas coulé pas, s’est échoué et que sa reconversion dans le cadre de l’économie de la connaissance est à l’oeuvre depuis bientôt 30 ans. Comme les friches industrielles, l’institution universitaire héritée du 19e siècle, témoigne d’une époque révolue. En ce qui la concerne, il s’agit du temps où elle jouait un rôle central dans la détermination et la légitimation des normes de la connaissance. Ce temps n’est plus. L’université vitrine de la science moderne s’est diluée dans la modernité liquide, là où la production du savoir et l’évaluation de celui-ci sont le fait de nouveaux acteurs dont existence et motivation sont régies par des critères de productivité et de rentabilité. L’université est devenue un acteur-réseau parmi une multitude d’acteurs-réseaux dont les comportements ne tendent plus à faire exister une communauté culturelle d’humains émancipés mais bien à s’inscrire individuellement dans une logique d’accumulation. Interpellé dans une discussion sur le peu de résistance apparente de l’université à cette situation, j’ai répondu que je voyais cette résistance comme diffuse et compliquée par le clivage entre d’une part sciences « utilitaristes », naturellement adaptées à la logique d’une université entrepreneuriale, et d’autre part les sciences humaines qui font le grand écart entre réflexion critique et la pression des stratégies institutionnelles. Je reste toutefois sans grande illusion quant à la possibilité du politique d’infléchir la situation. Dans une société dite postmoderne et / ou néolibérale, les valeurs sont imposées au politique sur base d’une idéologie de progrès techno scientiste et de marchandisation de connaissances dont l’université, je l’ai répété, n’a plus l’exclusivité. Le politique n’a pas défini le contenu de Bologne : c’est la Banque mondiale, les lobbies industriels et les écoles de gestion. L’analyse de la littérature le démontre à suffisance. Des l’instant où les partis politiques traditionnels s’entendaient sur ce modèle de société, ils n’étaient plus que les exécuteurs des opérations de réforme dans leurs législations respectives. Je ne crois qu’à la substitution de nouvelles institutions politiques et culturelles aux anciennes. Sur base de quelle forme ? Je n’en sais trop rien, sinon qu’elles devront prendre en considération une nouvelle conception de la science, pluri- , multidisciplinaire elle même fondée sur une autre notion du progrès que celle héritée du 17ème s.

 

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http://dailyscience.be/29/10/2018/les-savoirs-inutiles-face-aux-derives-economiques-des-universites/?fbclid=IwAR1eFUtIY9BhnsGUrwppvusRgd-axFZ8s8ndPYwYabFyxzKoEUXVmq6yWF0

Le progrès scientifique comme droit humain ?

« We all have a human right to enjoy the benefits of scientific progress (the Right to Science [RtS]).* The right has its origins in Article 27 of the United Nation’s (UN’s) 1948 Universal Declaration of Human Rights, which was adopted in the wake of World War II.In 1966, the UN turned these commitments into binding obligations under international law. The implication is that, just as governments are expected to respect the rights to, say, freedom of speech and due process, so they must also adopt measures to respect and ensure the RtS.

The existence of this right is important for researchers and society. It adds a legal and moral dimension to a range of fundamental issues, including scientific freedom, funding, and policy, as well as access to data, materials, and knowledge. Yet, despite its potential for furthering science and human rights causes, the RtS has not received the attention it deserves. As the American Association for the Advancement of Science (AAAS) notes, “governments have largely ignored their Article 15 obligations and neither the human rights nor the scientific communities have brought their skills and influential voices to bear on the promotion and application of this right in practice”.

We argue that the scientific community should be aware of this right—and make others aware, as well. The historical neglect of the RtS has, in part, been because of the difficulty in interpreting its implications, both normative and practical. We try to unpack these complexities here in hopes of not only explicating the RtS but also demonstrating why the scientific community should act to enrich it (…).

Fig. 1.

http://www.pnas.org/content/115/43/10820

L’université plus que jamais au risque du triomphe de la forme sur le fond.

Quand la novlangue managériale cherche à faire croire qu’elle dit quelque chose d’intéressant à propos de l’université, ça donne ceci : https://www.lecho.be/…/la-grande-mue-europeen…/10063171.html

On se croirait revenu à l’époque de la déclaration de Glion, quand les responsables politiques européens cuisinaient la sauce de la réforme bolognaise avec les ingrédients gracieusement fournis par la banque mondiale, l’OCDE, l’European Round Table of Industrialists et autres sectes de l’orthodoxie économique. Allez, hop, tous ensemble dans le train performant du changement vers un futur de la compétitivité internationale des compétences excellentes!

De la biologisation du social

« (…) Génétique du crime (Beaver, 2008), génétique des opinions politiques (Alford et al., 2005), génétique de la fertilité (Tropf et al., 2015b), génétique des investissements financiers (Cesarini et al., 2010). Malgré les apparences, ces travaux ne sont pas l’œuvre de généticiens ou biologistes, mais de chercheurs en sciences sociales respectivement formés à la criminologie, à la science politique, à la sociologie et à l’économie. Loin d’être anecdotiques, ces quelques exemples illustrent l’apparition, depuis une quinzaine d’années, d’une lingua franca génétique, c’est-à-dire d’un langage interdisciplinaire et flexible qui prend sa source dans la génétique. De façon croissante, sociologues, politistes, économistes ou criminologues anglophones mobilisent des théories, des concepts et des méthodes issus de la génétique. Cet attrait est rendu possible grâce – en même temps qu’il contribue – au rapprochement des sciences sociales et naturelles (…) »

 

https://journals.openedition.org/sociologie/3526

L’environnement au coeur d’un nouveau régime de connaissances.

La récente décision de la Cour d’Appel de La Haye d’obliger l’Etat à respecter un objectif spécifique en matière de réduction des émissions de CO2 montre que les préoccupations environnementales ne sont plus une simple lubie de rêveurs attardés. Non seulement l’environnement confirme qu’il est un des champs principaux d’expression d’un nouveau régime de savoir fondé sur la transdisciplinarité et la complexité, mais sa reconnaissance par le droit montre que de nouvelles normes de « bonne société » sont en train de bousculer les représentations habituelles du progrès techno-scientiste.

https://www.actu-environnement.com/ae/news/Climat-Cour-appel-La-Haye-confirme-condamnation-historique-Pays-Bas-32146.php4?xtor=AL-33

De l’incompatibilité du rôle critique de l’université dans le marché de la connaissance.

Une illustration parmi d’autres de l’incompatibilité de la critique censée sous-tendre la recherche et l’enseignement à l’université et les prétendues « attentes » de la société. Celles-ci ne sont généralement que la traduction dans les discours institutionnels et politiques des critères de la bonne société selon le prêt-à-penser néolibéral. C’est peut-être particulièrement vrai dans les universités des pays dits « émergents » dont le développement s’entend et se mesure à l’aune de ces mêmes critères.

https://www.telegraphindia.com/opinion/universities-and-the-perils-of-mistaking-critique-for-subversion/cid/1671405

File photo of students at Jawaharlal Nehru University protesting the suspension of eight students in December 2016

Requiem pour l’université.

Une carte blanche aussi pertinente que lucide du Prof. Nicolas Thirion sur cette transformation de l’université d’autant plus inquiétante qu’elle ne concerne pas que la structure d’une institution mais bien les valeurs susceptibles d’être attachées à la notion de « science » et, à travers celle-ci, de culture au sens le plus large.  L’université n’a jamais transformé la société ; elle n’est aujourd’hui comme hier que le reflet de la pensée dominante du temps. Or, cette pensée dominante discrédite aujourd’hui l’idée de savoir désintéressé, d’émancipation culturelle au profit d’un utilitarisme dont les effets sur toutes les dimensions de notre existence sont catastrophiques. Défendre une autre idée de l’université que celle promue par les idéologues du processus de Bologne et autres experts en cheville avec les écoles de commerce est une urgence politique au même titre que la promotion d’un nouveau modèle économique et social de relation à l’environnement.

 

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https://www.levif.be/actualite/belgique/requiem-pour-l-universite/article-opinion-1034057.html