L’université aux abois

Le sujet n’est pas neuf. Il commence même à dater puisque les prémisses sont à rechercher dans la littérature grise qui a servi de fondement en Europe à ce qu’on a appelé le processus de Bologne. Quant au monde anglo-saxon, où l’université entretient de très longue date des liens étroits avec le monde de la finance et des grandes entreprises, l’analyse du capitalisme académique et de ses excès y est l’objet de travaux scientifiques depuis les années Reagan. En France et en Belgique francophone, ce questionnement sur la transformation managériale de l’enseignement supérieur et de la recherche n’a pas vraiment quitté le cercle restreint des doux rêveurs qui hantent les facultés de sciences sociales, ou encore celui des gauchistes attardés qui trouvent dans la littérature ou la philosophie de bien méchantes raisons de dénigrer la démocratie de marché. La pensée critique appliquée à l’université est une concession d’autant plus facilement accordée qu’elle ne concerne qu’une minorité qui joue en quelque sorte le rôle de fou du roi. Leurs gesticulations un peu vaines et leurs outrances intellectuelles qui osent s’affranchir du catéchisme du Nouveau Management Public témoignent pour les institutions d’une liberté académique vivace mais inoffensive pour le business. La dynamique générale des politiques universitaires, dans et en dehors des institutions, continue à être nourrie de rationalité économique et utilitaire. A quand d’autres Alice pour dénoncer l’hérésie de l’alliance heureuse de l’esprit et des affaires ?

via L’université aux abois – La Vie des idées050414_Alice_Goffman_book_600.jpg

Turquie: Erdogan nomme les recteurs, tensions dans les universités

 

« La décision de donner au président Recep Tayyip Erdogan le pouvoir de nommer les recteurs d’université en Turquie, dans la foulée du putsch manqué, suscite l’inquiétude sur les campus, où professeurs et étudiants redoutent l’ingérence gouvernementale.

La semaine dernière, M. Erdogan a désigné Mehmed Özkan pour remplacer la très populaire Gülay Barbarosoglu, qui avait été triomphalement élue à la tête de la prestigieuse Université du Bosphore, alma mater de l’élite du pays.

Le gouvernement affirme que remplacer les élections rectoriales par une nomination directe permet d’éviter les luttes de clans dans les établissements.

Les opposants à cette mesure accusent les autorités de vouloir renforcer leur mainmise sur les campus, bastions de la liberté d’opinion et d’expression, et comparent cette initiative à la nomination d’administrateurs pour diriger des municipalités kurdes dans le sud-est du pays.

Après la tentative de coup d’Etat militaire du 15 juillet, les élections de recteurs dans les 181 universités ont été suspendues. Désormais, le président de la République choisit une personne parmi trois candidats proposés par le Conseil de l’enseignement supérieur (YÖK).

Passé le délai d’un mois après la présentation des trois candidats par le YÖK, le président peut, s’il le souhaite, choisir un autre candidat pour occuper le poste.

A première vue, le calme règne à l’Université du Bosphore, qui ressemble à n’importe quel établissement américain de l’Ivy League avec ses carrés d’herbe soigneusement entretenus.

Mais sous la surface paisible, l’inquiétude s’est emparée des étudiants et des professeurs.

« Suis-je inquiet? Oui, très. Les étudiants sont, eux aussi, choqués et frustrés », confie un professeur sous couvert d’anonymat.

Après la tentative de coup d’Etat du 15 juillet, le gouvernement a lancé des purges d’une ampleur inédite, qui ont notamment touché les universités, avec l’arrestation de centaines d’enseignants.

Quelques jours après le coup de force, le YÖK avait exigé la démission des 1.577 doyens d’universités publiques et privées (…) »tayyip-erdogan-rize-universitesi.jpg

via Turquie: Erdogan nomme les recteurs, tensions dans les universités – La Libre.be

Thomas Hirsch : Le temps des sociétés. D’Émile Durkheim à Marc Bloch

 

 

« Entre le temps objectif et mesurable de la physique et les vibrations du temps de la conscience intérieure, il est un temps  » social « , un ensemble de représentations collectives qui informent le rapport au temps des individus. Cet ouvrage retrace le parcours et les transformations de cette idée formulée pour la première fois au tournant du XXe siècle et qui jalonne les projets fondateurs des sciences sociales en France entre 1901 et 1945.
De l’étude des Aruntas d’Australie de la fin du XIXe siècle à celle de la société féodale occidentale, de la Chine ancienne à l’Empire aztèque, de la  » mentalité primitive  » à la mémoire individuelle, les recherches sur les expériences sociales du temps permettent d’interroger à nouveaux frais l’essor des sciences sociales, car attribuer un temps aux sociétés revient à faire du social le mode d’explication des hommes et de l’histoire. Entre philosophie, sociologie, psychologie, ethnologie et histoire, cette enquête renouvelle le regard porté sur quelques-unes de ses grandes figures : Émile Durkheim, Marcel Mauss, Lucien Lévy-Bruhl, Maurice Halbwachs, Marcel Granet, Lucien Febvre et Marc Bloch. »

via Les Livres de Philosophie: Thomas Hirsch : Le temps des sociétés. D’Émile Durkheim à Marc Bloch

 

Trump’s win shows how vital the arts and humanities are

via Trump’s win shows how vital the arts and humanities are

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En effet… mais les élections de Reagan, Thatcher, Sarkozy et consorts n’étaient-elles pas moins significatives d’un monde obnubilé par la gestion comptable au détriment de tout le reste ? En faisant de la culture une marchandise, on a également permis la récupération du vocabulaire et des concepts qui lui étaient traditionnellement associés dans le champ du commerce. Boltanski a bien montré dans le Nouvel esprit du capitalisme comment ce dernier avait récupéré à son profit la critique artiste qui lui était jusque là opposée. La créativité est devenue l’apanage des publicitaires et de la communication d’entreprise, l’innovation le fil rouge du marché des technologies. L’esthétique quant à elle s’est dissoute dans le design, le reproductible et le consommable. L’art n’est plus un langage alternatif. Il n’est plus le lieu où naissent les grammaires de la contestation. L’artiste lui-même a disparu, mutant en prostitué de luxe au service de grandes fondations privées. La beauté de la postmodernité libérale est clinquante et éphémère comme un clip publicitaire, creuse comme un tube de hip-hop, faussement irrévérencieuse comme ces écrivains qui peinent à faire passer pour du style une langue pauvre et stéréotypée. La meilleure preuve que les arts et les sciences humaines sont importants, c’est le mépris dans lequel le politique les tient depuis 40 ou 50 ans. C’est parce que la démocratie de marché n’est démocratie qu’en apparence et qu’elle ne tire sa justification que du ressassement de clichés sur la liberté et les droits de l’homme, qu’elle craint comme la peste toute pensée complexe et réflexive. Depuis la chute du mur de Berlin, on n’a de cesse de célébrer la fin de l’histoire et la disparition des grands récits désormais inutiles. Si le temps continue à s’écouler malgré tout, le concept de crise suffit à marquer son passage, avec l’insigne avantage qu’il permet de ne plus s’embarrasser de grandes remises en question ou de concepts encombrants comme celui de révolution. La crise est devenue insignifiante. Ou plutôt elle ne signifie rien d’autre que la normalité d’un système socio-politico-économique dont les poussées de fièvres ne présagent que d’un retour à l’équilibre imminent. Ordo ab chao. Homeostasie. Le libéralisme économique, après avoir perverti l’héritage libéral des Lumières, a réussi à pervertir le paradigme de la complexité et à le dérober à la réflexion. Tout va bien. Laissez-faire les experts, les marchés, la main invisible, l’opinion, les tendances ; le système est consubstantiel à cet ordre naturel des choses auquel ont accès quelques grands initiés économistes dont l’incommensurable profondeur philosophique consiste à prédire le beau temps après la pluie. Dans ce sens, passer d’Obama à Trump ou de Hollande à Le Pen n’aura guère plus d’importance que jadis le pape de résider à Rome ou en Avignon. L’essentiel est de continuer à croire que le vote est essentiel et qu’il dit quelque chose du pouvoir des gens de protester, de sanctionner et d’instituer l’un plutôt que l’autre. Mais dans le fond le vote est-il aujourd’hui plus qu’une simple forme d’évaluation dans le monde de l’évaluation, de la performance et des rankings ? La confiscation des enjeux avant et après les élections quelles qu’elles soient, la confusion de candidats avec des professionnels du spectacle sans oublier l’impossibilité de développer un analyse critique digne de ce nom dans les médias à destination du grand public cantonne le vote à un choix de personne. A mon sens, l’argument du programme électoral des candidats ne tient plus guère. Qui peut encore dire qu’il a vraiment pris connaissance de ces programmes au moment d’aller voter ? Qui peut prétendre que des communiqués superficiels, des interviews express, des débats mal ficelés, des polémiques soigneusement entretenues, des formules chocs et des images souvent sorties de leur contexte constituent une information digne de ce nom permettant aux citoyens de se faire une idée précise de ce que pensent et veulent faire leurs représentants potentiels ? Qui peut aussi assurer que la majorité de la population dispose des outils culturels et linguistiques suffisants pour analyser, comprendre et argumenter au-delà d’idées reçues et de slogans simplificateurs ? Par ailleurs, l’accélération du temps ne favorise pas non les activités chronophages, la consultation de sources contradictoires, la lecture d’ouvrages de référence et la méditation. Reste alors l’illusion du choix, fondement d’une société mercantiliste dans laquelle cette notion a été profondément dénaturée. Dans la démocratie de marché, le citoyen n’existe plus – ou si peu -. Plus question de participer à l’élaboration d’une idée de société, pas plus qu’aux débats dont elle pourrait faire l’objet. Le beau, le bon, le juste lui sont proposés en quelques déclinaisons prémâchées, prédigérées, prépensées sur le marché de la consommation politique. La logique de l’alternance me paraît bien illustrer notre incapacité à donner un sens beaucoup plus profond aux élections que la décision de manger des pâtes parce qu’on en a assez des frites. Dans cette perspective, l’écologie politique au sens large ne consisterait-elle pas à sortir du supermarché des médias et de la politique consensuels le bon, le beau, le juste et tous les ingrédients nécessaires à la construction d’un idéal de vie et de société dans lequel accomplir cet idéal ? Il ne s’agirait en fait que de les ramener à l’école, là où, enfant puis adolescent, puis jeune adulte, on est censé apprendre à se les approprier. A l’école d’où on a fait disparaître le respect de la langue, l’attention aux mots, la découverte de la poésie. A l’école d’où on a fait disparaître l’initiation au dessin, à la peinture, à la musique, bref à l’art pour tous ceux qui ne pouvaient compter sur leur naissance et leur milieu pour y avoir accès. A l’école qui est devenue moins émancipatrice que jamais, confinée dans un rôle d’incubateur de futurs adultes entrepreneurs d’eux-mêmes, assez formés pour jouer le jeu du longlife learning et assez peu instruits pour se contenter d’un monde défini par les critères des managers, des banquiers, des capitaines d’industrie, quand bien même ils parlent geek et se costument en hipsters. J’ai beaucoup de sympathie pour les initiatives dites citoyennes, les blogs alternatifs et les supérettes bios. Mais je suis de plus en plus convaincu que l’agora par excellence, les lieux où la résistance d’abord et les alternatives ensuite vont se concevoir et entrer en gestation, ce sont les salles de classe et les amphis, partout où l’on pourra éviter que le matériel et les matériaux de l’instruction soient apportés aux nouvelles générations par le seul truchement délétère des grands médias et de ceux qui s’en servent autant qu’ils les servent. (Note : sur le sujet, voir entre autres LORVELLEC, Y., Alain, Philosophe de l’instruction publique. Eléments pour une critique de la pédagogie, Paris, L’Harmattan, 2002)

« Le diplôme est un fétiche »

On ne va pas se plaindre que le Monde soulève la question de la valeur des diplômes. Mais les constats posés ne sont pas vraiment surprenants pour qui s’intéresse à l’évolution de l’enseignement – et de l’enseignement supérieur – depuis 30 ans. Cela me conduit à m’interroger sur la capacité des sciences humaines à pleinement assumer une responsabilité critique dans un contexte de libéralisation / marchandisation de cet enseignement. Au moment de soutenir une thèse sur la transformation de l’université il y a plus de quinze ans, je soutenais déjà l’idée d’une dévalorisation du diplôme simultanée à une fuite en avant vers des qualifications toujours plus pointues. La banalisation du doctorat comme simple complément des masters en témoigne. Comment dès lors s’étonner que l’insignifiance grandissante des titres soit compensée par le capital individuel ? On trouve dans la littérature fondatrice du processus de Bologne l’argumentaire visant à réduire le diplôme à un simple élément parmi d’autres du portefeuille de compétences que chaque individu a désormais la responsabilité individuelle de composer, développer et entretenir tout au long de la vie. Présenter cela comme une nouveauté est pour le moins exagéré.remise_diplomes.jpg

via Séverine Chauvel : « Le diplôme est un fétiche »

Digital Humanities in the 21st Century: Digital Material as a Driving Force

La terminologie anglo-saxonne pour désigner les sciences humaines et sociales à le double avantage à mon sens de regrouper ce qui touche à la fois à la connaissance (les sciences humaines et sociales) et à l’expression de l’humain (les arts) et d’ainsi pouvoir constituer un champ du savoir qui se démarque plus radicalement de celui des sciences de l’expérimentation et de la quantification. Cette démarcation est indispensable pour sortir de la soumission plus ou moins librement consentie dans laquelle les sciences du doute et de la réflexivité se trouvent vis-à-vis des sciences de l’utilité et de la rentabilité. Il ne s’agit pas que d’une question d’image ou de reconnaissance mais bien de salubrité sociétale. Quand le monde scientifique, à commencer par l’université où est censé s’élaborer et se transmettre le savoir, renonce à ses prérogatives pour se convertir au catéchisme neolibéral, il est important d’en prendre conscience. On soulignera d’ailleurs à ce propos que que le discours sur la transversalité tenu par l’institution universitaire n’est pas sans ambiguïté. Faire le constat de la perméabilité entre disciplines et en appeler à la multiplication des collaborations, passerelles et autres croisements est certes le signe de la lucidité. Toutefois, il ne faudrait pas oublier que l’université dans sa forme moderne a été formatée par les normes de la science classique, à commencer par l’analytique cartésienne, le découpage de la réalité et la fragmentation du savoir en spécialités. Cette fragmentation a eu pour premier effet de séparer les disciplines relevant de la mathesis et celles relevant de la lexis avant que la conviction que les premières participaient bien plus au progrès que les secondes n’y ajoute la hiérarchisation que l’on connaît entre sciences humaines et sciences de la nature. Bien que sur le terrain, la transversalité soit une réalité dans le quotidien de la plupart des universitaires, les clivages et la hiérarchie entre disciplines restent une réalité qui se traduit dans l’organisation des universités elles-mêmes ainsi que dans le discours dominant. L’argument utilitariste qui sous-tend l’idéologie capitaliste et la démocratie de marché joue naturellement en faveur d’une représentation de la science vue comme ingrédient primordial de la création de richesses. Que cette science puisse le cas échéant servir à critiquer la distorsion entre la réalité sociale, politique et écologique d’une part, et la destination de ces richesses d’autre part, fait vite pousser des hauts cris. Les attaques de politiques  (p. ex. le premier ministre français, M. Manuel Valls) comme d’essayistes mondains (p. ex. Philippe Val) contre le « sociologisme » et la prétendue culture de l’excuse qu’il entretient témoignent des limites d’un certain scientifiquement correct. Pour que les sciences humaines puissent être reconnues comme de vraies sciences, il leur faut à nouveau être adoubées comme telles. Puisqu’elles n’ont pu au carrefour des 19 et 20e siècles épouser le modèle des disciplines de l’exactitude mathématique, les sciences humaines ont en quelque sorte été reléguées en seconde division du grand championnat des connaissances. Et, dans l’incapacité de revendiquer la prestigieuse posture du savant dans son laboratoire, les spécialistes de l’humain et de la société ont d’abord acquis le statut d’intellectuels-empêcheurs de penser en rond avant d’être transformés en experts-idiots utiles au service des politiques et des médias.  Il paraît qu’en 2016 la « complexité » d’un monde en « constante mutation » et en proie « aux remises en question », feraient des sciences humaines un outil indispensable de « gouvernance stratégique ». Personnellement, j’incline à penser qu’elles sont surtout prétexte à procurer un supplément d’âme purement cosmétique à un système et à des pratiques soucieux de garantir sa pérennité. Un peu de philo ou de socio pour les ingénieurs, ce n’est finalement guère plus que quelques banalités anthropologiques pour former les managers à affronter des marchés exotiques. Voilà pourquoi, alors que lorsque l’on évoque « l’intérêt des jeunes pour les sciences » on sous-entend tout ce qui touche à la technologie innovante et rentable, je préfèrerais que le champ de l’étude de l’humain et des sociétés humaines cesse de se marginaliser, de se dévaloriser en s’excusant que les sciences qui en font partie ne soient qu' »humaines ». Un peu comme ces hommes qui ne pourraient prétendre au haut de l’échelle de l’humanité parce que « de couleur ». La notion d’humanités me paraît préférable en ce qu’elle assume de ne pas se définir par rapport à la mathesis, qu’elle délivre la créativité des bilans comptables et qu’elle revendique la critique au-delà du processus de l’observation et de l’expérience. Symboliquement, elle me permet de situer mon travail dans une perspective réflexive digne de ce nom, et non soumise à une épistémologie structurée par les a priori managériaux. Et c’est important car on doit pouvoir penser le monde non seulement en termes de politique indépendante du pouvoir économique mais aussi en termes moraux, éthiques et esthétiques.

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via DHQ: Digital Humanities Quarterly: Digital Humanities in the 21st Century: Digital Material as a Driving Force

Revitaliser la démocratie: quelques réflexions sur le dernier livre de Mathieu Bock-Côté sur le multiculturalisme

Ce n’est pas que je dénie la réalité du divers et du multiple dans toute société humaine, pas plus que la légitimité des attachements culturels, mais il m’a toujours paru qu’une célébration à sens unique des vertus des parties en opposition à un tout qui n’aurait de cesse de frustrer et nier l’existence individuelle n’était pas le meilleur moyen de construire un monde harmonieux. Depuis une vingtaine d’années, au fil de mes expériences, je me suis pris à douter de la pertinence des discours faisant des notions de « diversité » et de « multiculturalisme » une espèce d’horizon insurpassable de toute réflexion politique. Je ne suis certainement pas le seul. Le problème de la pensée critique est qu’elle a besoin pour se développer de bien plus de temps, d’espace et d’efforts que les évidences et les stéréotypes, ce qui rend souvent le débat difficile voire impossible. C’est ainsi que, n’ayant jamais cessé de me définir comme homme « de gauche » et militant de la laïcité, je me suis parfois retrouvé dans des situations d’incompréhension plus ou moins marquée avec des interlocuteurs partageant a priori les mêmes engagements que les miens. Il m’est même arrivé d’être comparé à Alain Soral et accusé de faire le jeu des thèses d’extrême-droite, simplement parce qu’en posant la question d’un humanisme de la ressemblance je devenais un nationaliste borné et rétrograde ! On pourrait en sourire si l’importance de la question ne dépassait pas l’ici et le maintenant autant que les argumentaires simplificateurs auxquels on se réfère généralement pour y répondre. Je ne suis pas – loin de là – un spécialiste en la matière. Toutefois, je considère en tant que sociologue que tout ce qui touche à l’humain est complexe par essence et que, pour saisir cette complexité, on ne peut faire l’impasse ni sur la méthode réflexive, ni sur les apports d’autres disciplines, à commencer par la philosophie et l’histoire. C’est parce qu’il est devenu en quelque sorte un critère définitoire de la société occidentale contemporaine (ou de la société mondialisée telle que l’occident la fantasme) que le multiculturalisme est – et doit être – pour les sciences humaines problématique. Mais au-delà de l’analyse, il y a, ne l’oublions-pas, la responsabilité critique du chercheur de débusquer les limites d’une notion et des modèles qu’elle a permis de constituer, ainsi que des apories auxquels ils peuvent conduire. La fuite en avant du pouvoir politique dans le tout sécuritaire comme réponse aux problèmes de l’intégrisme islamique et des phénomènes de radicalisation en est l’illustration la plus criante. Le multiculturalisme est un enjeu politique au sens large. Et à ce titre on aurait tort de le confondre avec un vivre ensemble aussi angélique que très médiatiquement correct. Parler de multiculturalité impose de (re) considérer ce qui fonde une société, les relations entre ses membres, la gestion et le développement de celles-ci et, in fine, le choix des cadres et des référents idéologiques dans lesquels ces relations seraient censées prendre place. Ce faisant, on ne manquera pas de se retrouver confronté à d’autres interrogations importantes touchant au pouvoir, à sa signification, à la manière dont il s’exerce et aux fins qu’il sert, aux notions miroir (mais non dépourvues d’ambiguïté) d’altérité et de différence ou encore aux liens touffus, parfois paradoxaux et contradictoires entre modernité, célébration des droits individuels, darwinisme social et théories raciales (cf. LOSURDO, D. (2013), Contre-histoire du libéralisme, Paris, La Découverte). En fin de compte, n’est-ce pas l’essence même d’une approche critique des faits sociaux que de permettre, voire même d’ambitionner, de faire de ceux-ci autant d’opportunités de prendre position non seulement comme universitaire mais comme sujet politique ? Le multiculturalisme est depuis trop longtemps présenté comme une évidence pour qu’on fasse l’économie d’aller voir ce que cette évidence recouvre. Ou dissimule. Ou a fait oublier. Je pense avant tout à l’idée selon laquelle l’égalité juridique et politique des individus a autant à voir avec la liberté de chacun qu’avec la coexistence de tous. Si cette égalité est à la base de la reconnaissance des spécificités et des droits, elle fonde tout autant les devoirs par rapport à un destin commun. Et comment envisager ce destin commun autrement qu’en permettant à la ressemblance, à la commune humanité, de transcender les différences ?

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( Revitaliser la démocratie: quelques réflexions sur le dernier livre de Mathieu Bock-Côté sur le multiculturalisme : article – Revue Argument )