Des liaisons dangereuses entre science et marché.

Voilà (entre autres) pourquoi il serait pertinent que les universités réfléchissent à des cours d’initiation aux dimensions complexe et critique du travail scientifique dispensés dans toutes les filières. Et qu’on se préoccupe un peu moins de vouloir ressembler à des entreprises sur un marché de la connaissance. La marchandisation de la recherche et de l’enseignement supérieur ne sont pas plus une fatalité qu’une évolution prétendument normale de l’histoire. Il convient aussi aux scientifiques de contribuer à la redéfinition d’un progrès qui, aujourd’hui, est moins que jamais tenable.
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Le ras-le-bol des profs d’unif: «Les étudiants traînassent dans un système sans chances de réussite réelles»

Je réagis à chaud aujourd’hui à la propre réaction de mes collègues :

Les effets de l’évolution de l’université à la mode du « processus de Bologne ». A peu de choses de près, cela a consisté à redéfinir enseignement et recherche selon les critères du Nouveau Management Public. A la fin des années 90, la plupart des responsables universitaires frétillaient d’aise à la lecture des publications du Colloque de Glion dont les très experts rédacteurs étaient au moins à 80 % des économistes à la sauce très libérale. Luc Weber, tête pensante du think tank est même venu, mandaté par l’European University Association, en mission d’évaluation institutionnelle dans mon université (Université de Liège). Joli mélange des genres … On rêvait compétitivité, excellence (ce mot très creux qu’on a rempli de beaucoup de n’importe quoi), on s’extasiait devant le modèle des grandes universités US, on fantasmait sur l »‘international », l’innovation et on se demandait pourquoi payer des philosophes, des sociologues et des linguistes, ces parasites non rentables. L’évolution de l’université était aussi indispensable qu’inévitable mais il aurait suffi qu’on interroge un peu les sciences sociales pour tenter de l’infléchir en mesurant l’importance des déterminants socio-économiques et idéologiques et du risque de formatage de l’institution par les valeurs néolibérales. C’est ce qui s’est en partie passé. Pourtant, dès avant Bologne, les collègues américains et canadiens tiraient la sonnette d’alarme et analysaient précisément les effets pervers de l’academic capitalism. Et aujourd’hui, entre les prescriptions des stratèges, des communicateurs, des évaluateurs, des comptables et le déculottage devant les fédérations patronales, le monde de la grande entreprise, on essaie de faire un peu de recherche et d’enseignement. Vaille que vaille. En rasant les murs si notre fac n’a pas une super spin off valorisable dans le reportage d’un journaleux du coin sur le génie académique local. Je ne parlerais pas ici des « soft skills » qui vont nous obliger à apprendre aux doctorants comment on fait la vaisselle ou pourquoi il faut aider la vieille dame à traverser la rue.

 

http://www.lesoir.be/…/le-ras-le-bol-des-profs-dunif-les-et…

Allemagne : l’extrême-droite s’en prend aux universités.

« Earlier this month Sabine Kunst, president of Berlin’s Humboldt University, said that she would use a lawsuit to force representatives of the university’s students’ union — known as the Refrat — to disclose their full names.

Representatives of the union, a student body organization, have been accused in the past of using a lack of openness to circumvent term limits, and the university leadership has justified its lawsuit in the name of transparency.

But Humboldt has also been accused of bowing to pressure from the AfD, whose representatives have started to use their newly won elected positions to ask probing questions of German universities and students’ unions, often implicitly or explicitly accusing them of siding with the far left (…) »

 

https://www.insidehighered.com/news/2018/08/24/germanys-far-right-attacks-german-universities

 

Le classement de Shanghai des universités : une pernicieuse addiction médiatique

« En l’an de grâce 2003 fut inauguré par l’honorable Nian Cai Liu et son équipe de l’université de Jiao Tong le désormais célébrissime « Classement de Shanghai des universités du monde ». Chaque année depuis lors, au cœur de l’été, autour du 15 août, les médias, toutes catégories confondues, célèbrent le palmarès chinois, singulier « marronnier » parmi les incendies de forêts et autres festivals. Pourtant, selon quelques avis compétents, ce classement ne vaudrait pas grand-chose, voire rien. Mais il en faut davantage pour décourager la gent médiatique et quelques acteurs associés, qui ont d’autres intérêts en jeu (…) »

https://www.acrimed.org/Le-classement-de-Shanghai-des-universites-une

A qui profite la déconstruction de la sociologie ?

Dans la foulée de l’ouvrage (un peu) provocateur de Gérald Bronner (Le danger sociologique), des déclarations à l’emporte-pièce de politiques ou de journalistes quant à une sociologie partiale, orientée ou encore a-scientifique, je tombe sur cet article qui tend à confirmer que les sciences humaines sont aujourd’hui au risque d’être mises sous la coupe de la rationalité des sciences dures et, surtout, d’une certaine idée du monde.

http://www.acrimed.org/Sciences-peut-on-publier-n-importe-quoi-dans-L

On ne fera pas figurer dans la même catégorie l’ouvrage de Claude Javeau qui a toujours su allier impertinence et critique dans son métier de sociologue

https://journals.openedition.org/lectures/14236

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Quelques ouvertures sur l’histoire des sciences et des techniques.

 

A l’heure où le discours sur la science est devenu partie intégrante de l’idéologie managériale, il n’est pas inutile de remettre en perspective l’image d’Epinal de la science comme j’ai pu le faire par ailleurs avec celle de progrès. Le site de Reporterre propose à ce sujet un entretien stimulant avec Guillaume Carnino, maître de conférences en histoire des sciences et techniques à l’Université de Compiègne.

https://reporterre.net/La-science-est-nee-pour-repondre-aux-besoins-de-l-industrie

Dans le même ordre d’idées de recontextualisation et de démystification d’une certaine idée de la « Science », s’est développé au cours des dernières décennies un courant d’Histoire des sciences et des techniques, dont Dominique Pestre est un brillant représentant francophone, autant au plan de la qualité des idées que de la manière dont il les présente : ses travaux sont d’une remarquable lisibilité. Je ne peux que conseiller son essai « Science, argent et politique » (PARIS, INRA Editions, 2003)

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et les trois très beaux volumes de l' »Histoire des sciences et des savoirs » parus en 2015 sous sa direction (Paris, Editions du Seuil).

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Sur les particularités de l’approche sociologique de l’histoire des sciences, on pourra consulter l’article  de Jérôme Lamy et Arnaud Saint-Martin, « La sociologie historique des sciences et techniques : Essai de généalogie conceptuelle et d’histoire configurationnelle » (Revue d’histoire des sciences, 68, 2015, https://www.cairn.info/revue-d-histoire-des-sciences-2015-1-page-175.htm)

 

« Chronique », « opinion » et rétrécissement du débat politique.

Je m’attarde ici à ce qui me paraît être un cas d’école – parmi d’autres – de la réduction de la réflexion intellectuelle à la (presque) caricature. 40 lignes de stéréotypes, d’appels au « changement », à des « réformes courageuses » et à la stigmatisation de la « gauche culturelle » (dont on aimerait avoir une définition : en quoi la gauche « culturelle » se distingue-t-elle de la gauche tout court, de la gauche « politique », de la gauche « idéologique » etc…?) responsable de la déréliction économique, des scandales politico-financiers, du dégoût du politique et surtout du frein à la transformation du gouvernement de la société en gestion managériale (par des professionnels désintéressés bien entendu). On aurait aimé que l’auteur nous dise un mot des questions éthiques soulevées par la substitution de la responsabilité individuelle à la mutuellisation des risques sociaux ou encore de la complaisance de certains partis à l’égard de de l’évasion fiscale. Qu’il explore les différentiels de salaires hallucinants dans les grandes entreprises et le poids de celles-ci dans la définition des politiques internationales, à commencer par l’Europe. Qu’il s’inquiète des contradictions entre les concepts de croissance et de consommation avec ceux de durabilité ou de soutenabilité éco-systémiques. Qu’il dise un mot de la substitution des principes de la gestion privée à ceux de politique publique, etc. Il ne s’agit pas tant ici de parler de socialisme, d’écologie ou de libéralisme que d’accepter la nature complexe de la société contemporaine et que la comprendre demande la mobilisation de nombreux regards : sociologiques, socio-politiques, psycho-sociologiques, historiques, anthropologiques et économiques. Ce travail est réalisé – dans des conditions pas toujours confortables – dans les universités, par des chercheurs qui ne sont pas, comme on voudrait le faire croire, tous des marxistes à oeillères qui rêvent de finir leurs jours en Corée du Nord. Mais des recherches argumentées, des articles souvent pointus, des monographies volumineuses sont bien moins sexys que les chroniques de spécialistes en tout et n’importe quoi autoproclamés. La chronique n’est pas la vulgarisation à laquelle tentent de s’astreindre les vrais chercheurs (pas ceux des think tanks) ; elle est le signe d’un monde de la consommation immédiate d’information fast-food ; elle est à la rigueur intellectuelle ce que Veviba (https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_le-scandale-alimentaire-veviba-au-menu-des-deputes-federaux-ce-lundi?id=9864030) est à la viande qualité. La chronique fait parfois rire dans les émissions de variété ; elle conforte l’adhésion à des thèses simplistes quand elle passe dans la presse pour les « opinions » que les journalistes ne prennent plus la peine de documenter et de développer. La chronique, c’est la facilité par l’omission. En l’occurrence ici la mise en épingle d’une problématique pour cacher la forêt des critiques qu’on peut adresser à un modèle civilisationnel en bout de course, modèle qu’il convient de repenser à une échelle qui dépasse le poto-poto national et a fortiori régional. Mais pour beaucoup, à commencer par les partis traditionnels, ce poto-poto reste l’horizon indépassable du débat politique … d’autant plus que les élections approchent. Ainsi, on peut avoir l’impression que la plume de M. Dujardin fait passer une tribune politique sous couvert d’opinion individuelle et d’analyse a-politique, servant davantage un parti dont il pourrait être proche que le public des journaux (comme le Vif) où il apparaît régulièrement . En fin de compte, est démontrée par là-même 1. l’incapacité des médias à exister en tant que contre-pouvoir et vecteur d’évolution sociale, économique et politique, dès lors qu’ils sacrifient l’analyse en profondeur à la superficialité des chroniqueurs 2. l’indifférence dans laquelle les compétences scientifiques dans les sciences humaines et sociales sont reléguées par les médias commerciaux et le monde politique.

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http://www.lalibre.be/debats/opinions/face-au-degout-de-la-politique-voila-la-vraie-rupture-a-operer-opinion-5aa56b6acd702f0c1a413c8e

Petite boîte de secours pour pensée critique …

La pensée critique est régulièrement invoquée comme ce qui manque le plus aux gens pour espérer (re)créer les conditions d’une société vraiment démocratique, autrement dit où la citoyenneté se traduit en actes librement posés, responsables et réfléchis. On en appelle à l’école et, singulièrement, à l’université pour enseigner les conditions d’une telle pensée alors même qu’elles sont de moins en moins en situation de pouvoir le faire. Les deux grands mots d’ordre de l’enseignement contemporain, compétences et professionnalisation sont en effet assez antinomiques avec l’idée d’une pensée indépendante et désintéressée. D’où l’intérêt de cultiver individuellement et quotidiennement une discipline de la remise en question, de la prudence intellectuelle, de la vérification, de la mise à distance de l’objet, de la décentration du regard … Plus facile à dire qu’à faire ! On n’a toutefois rien à perdre à se mettre en mémoire quelques principes comme ceux que rappelle ici la grand astrophysicien Carl Sagan.

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http://www.openculture.com/2018/03/carl-sagans-baloney-detection-kit.html