Fusion et rationalisation des universités. Une vieille antienne managériale.

La fusion et le regroupement en vue d’économies d’échelle et de concurrence internationale, est une constante de tous les paysages universitaires européens depuis Bologne (le fantasme de la fameuse « masse critique » qui, comme par magie, ferait des institutions de nouveaux MIT, Oxford ou Harvard …) . Depuis 1995 en Belgique, tous les Recteurs et ministres de l’enseignement supérieur y ont pensé et les multiples rapprochements, partenariats et fusions entre institutions philosophiquement et / ou géographiquement proches qui ont eu lieu depuis, en témoignent. Sous couvert de qualité, c’est bien de stratégie gestionnaire dont il est question ici. L’argument de la « rationalisation » s’inscrit dans le contexte d’un discours qu’il est difficile de contester de prime abord tant il semble frappé au coin du bon sens. C’est oublier cependant que ce que l’on observe est en soi le produit d’autres logiques sous-tendues en d’autres temps par d’autres excellentes raisons. La configuration des paysages universitaires en France, en Belgique, aux USA est le produit d’histoires spécifiques déterminées par des logiques, des besoins, des contraintes et des représentations spécifiques des relations entre savoir et société. Depuis plus de trente ans, la globalisation économique et la domination idéologique du capitalisme neolibéral a conduit à considérer le monde à travers un prisme unique qui et en gros celui de la nouvelle gestion publique. Cela se traduit par l’uniformisation des discours politiques et économiques et l’assimilation de la gestion publique à la gestion d’entreprise : même vocabulaire, même anglicisation du propos et des titres, mêmes mots d’ordres, mêmes objectifs et substitution de l’évaluation chiffrée, prétendument neutre et objective, au débat d’idées, supposé dépassé. Ce texte du journal l’Echo est une assez bonne illustration de cette rhétorique qui fait primer la forme sur le fond. Il s’agit avant tout d’opposer un ancien monde, forcément étriqué et « has been » à un nouveau, plus simple, plus efficace et d’autant plus séduisant qu’il se voit dès le départ présenté comme quelque chose d’innovant, concurrentiel, performant. Indirectement, l’article ne manque pas de discréditer les universitaires qui enseignent et cherchent, mais sont bien trop occupés ou ignorants des réalités, pour imaginer que la connaissance est aujourd’hui un produit qui devrait se concevoir et se vendre sur des zones industrielles, dans des incubateurs d’entreprises et des parcs scientifiques. Les entrepreneurs ont aujourd’hui la main et ils le font savoir. Ce sont eux qui dictent l’agenda des politiques et se chargent, à travers des médias soumis au chantage publicitaire, de dire ce qu’il convient de faire et de penser.  Il y aurait beaucoup à dire sur le support réflexif d’un tel texte que l’on verrait mieux comme base d’un exposé dans un club-service local. Citer la politique de Nicolas Sarkozy à travers ce qu’en dit le journal le Monde ne peut impressionner que ceux qui ignorent toute une littérature spécialisée consacrée au rôle territorial et local des universités, à l’articulation de leurs spécificités, à leur maillage international, notamment avec les pays en voie de développement, leur rôle social et politique, etc. L’université, ce n’est pas qu’une question de bilans comptables mais aussi des réflexions fondamentales en matière d’épistémologie, d’accès libre aux connaissances, de liberté de pensée …  bref, autant de choses qui échappent à la logique utilitaire développée dans l’article et qui, pourtant, sont d’une importance capitale au moment où il s’agit de penser des défis qui ne sont pas seulement économiques, mais bien écologiques et éthiques.

https://multimedia.lecho.be/lappeldesxi/#fusion?utm_source=facebook&utm_medium=social&utm_content=PPL2&utm_campaign=Redressement

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Professeur d’université : un sport de combat … désespéré ?

Je partage le constat d’Anne-Emmanuelle Bourgaux, Chargée de cours à l’UMons-ULB, et salue son engagement. Je suis toutefois bien moins optimiste quant à la « capacité » de l’université de dire non à la managérialisation. La mainmise du Nouveau management sur la société date des années 1980, autrement dit près de 40 ans d’enracinement d’autant plus solide que l’arsenal justificatif inspiré du TINA thatchérien a été (et continue) à structurer le discours dominant des politiques et des médias. Le travail de déconstruction est, lui, bien plus difficile et ingrat car ceux qui l’entreprennent sont rapidement taxés de doux rêveurs, d’irréalistes, voire de traîtres à la cause, y compris au sein même de l’université. Il faut aussi ajouter 1. l’organisation même de l’université qui a évolué dans le sens d’une porosité de plus en plus grande au discours dominant précité (création de dispositifs interfaces avec le monde économique et les médias) 2. l’inversion des rapports de priorité entre une administration auparavant au service de l’enseignement et de la recherche mais qui est devenue le bras armé de la gestion stratégique des établissements. Les « corps » académique et scientifique qui définissaient l’université dans sa conception humboldtienne, sont aujourd’hui inféodés aux exigences de productivité, de rentabilité et de mise en conformité avec les représentations de l’entreprise performante (image de marque, soumission aux NTIC, satisfaction des clients – étudiants, entreprises …- ), en deux mots, à l’idéologie de l’excellence. Cette idéologie creuse, à proprement parler insignifiante mais à l’extraordinaire pouvoir perfomatif, s’est substituée à l’idée de connaissance qui, elle-même, pouvait s’incarner dans celle de culture. Une fois de plus, je ne peux que conseiller ici de lire ce qu’en a (brillament dit) Bill Readings, dès 1999, dans « Les ruines de l’université ».

via Professeur(e) d’université : un sport de combat !

From "The art of boxing, swimming and gymnastics made easy .." (1883)

 

Parution : Jean-Pascal Higelé, Lionel Jacquot (dir.), Figures de l’engagement. Objets, formes, trajectoires

 » (…) L’ouvrage dirigé par Jean-Pascal Higelé et Lionel Jacquot s’appuie sur la définition de l’engagement formulée par l’une des figures de l’interactionnisme symbolique, Howard Becker, qui l’établit comme une « forme de participation durable à une action visant la défense ou la promotion d’une cause »2 (p. 1). Cette définition permet deux choses : d’une part elle introduit l’engagement comme un concept mobilisable – une « ficelle du métier »3 – pour comprendre les acteurs qui s’impliquent dans la pratique d’une activité » pour des raisons tout à fait étrangères à l’action en elle-même »4 ; d’autre part, elle désancre l’engagement de la notion de militantisme politique et humanitaire.

3Composé en six parties – profession, politique, pratiques alternatives, art, quartier et parcours de vie – structurées autour d’objets motifs d’engagement pour les acteurs, Figures de l’engagement revendique une approche pluridisciplinaire et transversale, d’où l’esquisse de multiples « figures » : le principal intérêt du livre réside dans le fait qu’il balaie un panorama très large de sujets qui illustre la transposabilité du concept (…) ».

Jean-Pascal Higelé et Lionel Jacquot - Figures de l'engagement - Objets-Formes-Trajectoires.

http://journals.openedition.org/lectures/24045

 

Parution : Penser le Politique à l’heure de l’éclatement des repères et de la menace de nouvelles servitudes, Louis-Andé Richard (éd.), Québec, PUL, 2017.

via Dieu, la politique et la mort | onalu

« La modernité politique tend par son mouvement naturel à multiplier et affermir les séparations. Parmi les cloisons que notre libéralisme veille à consolider, celle qui dissocie l’existence individuelle de l’existence collective est d’une importance capitale. L’homme en son individualité n’est pas – n’est plus, faudrait-il dire – un citoyen. De cette singulière dislocation de l’homme et de sa communauté découle d’autres séparations nouvelles et non moins importantes. C’est désormais en sa capacité d’individu et non d’animal politique que l’être humain se rapporte à ce qui délimite son être – à son origine et à sa fin, qu’il se pose la question de Dieu et de sa mort. L’individu moderne croit qu’il peut se situer face à ces questions ultimes de manière pour ainsi dire immédiate : il pense que la religion et la mortalité sont des affaires privées, qui ne concernent que lui et lui seul. Or cette immédiateté présumée ne va pas de soi. Le mérite d’ensemble de l’ouvrage collectif Penser le Politique à l’heure de l’éclatement des repères et de la menace de nouvelles servitudes est de remettre radicalement en question cette hétérogénéité illusoire en repensant la façon dont la sphère politique joue, au contraire, un rôle de médiation profonde entre l’individu, la religion et sa finitude (…) »

Couverture de Tout est politique

Réhabiliter l’universel.

A l’orée de 2018, il est utile que l’on ne perde pas de vue les tensions qui existent entre l’individuel et le collectif. Qu’elles soient exagérées, minimisées, érigées en dogme ou négligées, elles n’en nourrissent pas moins les sciences humaines et sont un indicateur important de la complexité des mécanismes sociaux et de la diversité des perspectives que l’on peut adopter pour tenter de les comprendre. D’ailleurs, l’idée d’une vérité sociologique unique a été depuis longtemps abandonnée au profit d’interprétations tantôt divergentes, tantôt complémentaires selon le prisme de l’observation. L’appréhension des faits sociaux impose un balayage intellectuel constant entre deux pôles méthodologiques de référence que seraient, d’une part, un holisme absolu et, d’autre part, un individualisme radical. Pas plus qu’il ne peut y avoir de société sans individus, il ne peut y avoir d’individu sans société. Cette évidence que nous percevons  intuitivement répond notamment aux principes hologrammatique et de reliance décrits par Edgar Morin : le lien individu  / société s’exprime d’un côté dans les institutions qui encadrent la vie de tous les citoyens et ceux-ci expriment la société en étant porteurs d’une langue et d’une culture communes. Naturellement, entre la société et l’individu, il est possible de déterminer des échelles de description et d’analyse intermédiaires qu’on pourra, par exemple, nommer « groupes », voire même individus collectifs (Descombes, V. « Les individus collectifs », Revue du MAUSS, vol. no 18, no. 2, 2001, pp. 305-337).  Ces échelles, il convient de le noter, n’induisent aucune hiérarchisation ; elles correspondent simplement aux choix des observateurs en matière de positionnement. Mais il n’en va pas nécessairement de même pour le sens commun. La société occidentale contemporaine à partir des années 1960 a fait de l’individu l’élément central autour duquel elle est censée s’organiser. Loin d’être sociologique, cette centralité est au contraire idéologique à double titre. Le premier concerne sa filiation avec la philosophie des Lumières et son idéal de libération de l’individu ; le second touche à la récupération et à l’exploitation de cet idéal par le capitalisme. J’ai déjà eu l’occasion de citer à ce propos les travaux de Bauman sur le monde liquide, La diversité contre l’égalité de W.B. Michaels ainsi que la référence qu’est devenu Le nouvel esprit du capitalisme (Gallimard, 1999) de Boltanski et Chiapello. Je souhaiterais y ajouter l’ouvrage de Marc Jacquemain, professeur à l’Université de Liège, La raison névrotique (Labor, 2002). Ce n’est pas tant la question de l’universel qui est abordée dans ce petit livre, que celle de la liberté qui préside à nos actions. L’auteur y discute de la distinction fondamentale entre liberté individuelle et liberté collective, l’une renvoyant à la liberté de l’individu de poser des choix de consommation, l’autre à la liberté des citoyens d’agir en vue de transformations sociales. La distinction est essentielle dans la mesure où elle revient à opposer l’action politique aux mirages de ce qui porte l’étiquette de « liberté », mais qui ne recouvre dans les faits que la soumission au consumérisme et à la légitimation du darwinisme social. Si la liberté individuelle continue à être perçue comme la pierre angulaire de la démocratie, c’est que la notion même de démocratie est cultivée comme une espèce de caractéristique consubstantielle au libéralisme économique et que, à l’inverse, la société de marché est présentée comme le terreau indispensable à l’existence et à la pérennité de la démocratie. Dans ce contexte, comme l’expliquent les divers auteurs cités plus haut, il y va de l’intérêt du système du cultiver l’intérêt des individus pour des valeurs en apparence supérieures à l’égalité, à commencer par l’identité, la spécificité et la réussite personnelle. L’égalité, au contraire, postule des intérêts collectifs servis par des dispositifs distincts de ceux promus par la démocratie de marché. Ce n’est pas pour rien que l’Etat dit « social-actif », théorisé par Anthony Giddens et colonne vertébrale des politiques dites de la « troisième voie », a supplanté l’Etat providence. Etat providence et Etat social actif font référence à deux conceptions de la liberté et de la responsabilité bien éloignées l’une de l’autre. Dans un des cas, la liberté et la responsabilité sont purement individuelles ; elles ne concernent et ne portent que sur le sujet, la personne, l’individu pris isolément. La liberté est, comme le précise Marc Jacquemain, celle du consommateur dans la mesure où les actions qu’elle autorise ne visent que la satisfaction de besoin personnels. L’action se réduit ici à des choix qui n’impliquent aucune volonté de transformation sociale. De la même manière, la responsabilité de l’individu est d’assumer seul, d’être le moins dépendant possible d’une collectivité qui n’est d’ailleurs plus vue comme un tout mais comme un simple conglomérat d’individus guidés par leur intérêt personnel. La stigmatisation des assistés, des chômeurs, des artistes, bref de tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule de l’entrepreneur, de la réussite et de la production de richesse en sont l’illustration. Dans l’autre cas, la liberté est celle du citoyen qui décide d’agir dans l’intérêt partagé de tous les membres de la Cité. L’action est, ici, politique au sens premier du mot (πολιξ) ; elle concerne et porte sur le collectif. On peut imaginer, comme a cherché à le faire la social-démocratie, que ces deux types de liberté ne sont pas contradictoires et qu’elles peuvent trouver un point d’équilibre moyennant une politique adéquate. Cela suppose que chacune de ces libertés soit bornée par des règles empêchant que l’une empiète sur l’autre, que l’intérêt particulier puisse par exemple prendre le pas sur le collectif ou que, à l’inverse, le sens du commun finisse par dénier toute importance au sujet individuel. Si le communisme s’est effondré avec le Mur de Berlin, il n’a pas pour autant disparu et une part des idéaux qu’il supportait continue à vivre non seulement à travers des partis politiques mais aussi dans de nombreux mouvements alter-mondialistes et écologistes.  Ceux-ci subordonnent résolument l’intérêt particulier à une idée de la société qui n’est plus fondée sur la logique de marché libérale et le déterminisme du progrès. Mais, ce faisant, leur discours s’attire des critiques d’autant plus virulentes qu’il apparaît comme sacrilège. En effet, si le capitalisme a pu théoriquement s’accommoder d’une « troisième voie » censée réconcilier l’individuel et le social, c’est grâce au tour de passe-passe de l’état social actif qui part du principe que le social est, d’abord et presque exclusivement, une question individuelle. Il n’y a de paradoxe qu’en apparence dans la mesure où libéralisme et capitalisme s’inscrivent dans la tradition héritée de la science classique et des Lumières (17e / 18e siècles) qui associe l’émancipation de l’individu par la raison et l’identification du sens de l’histoire avec le progrès scientifique et technique. On remarquera que le caractère sacré de la liberté de l’individu – et des droits qui vont avec – se conjuguent, non seulement avec la capacité de l’homme à exploiter et transformer le monde à son profit, mais aussi avec sa reconnaissance comme critère de civilisation. Ce qu’on appelle modernité correspond en fin de compte à un processus d’élaboration d’une norme que la récupération du darwinisme au 19e siècle permettra d’imposer au monde comme référence absolue. Forte de sa position auto-proclamée au sommet d’une échelle établie par elle-même, l’Europe et à sa suite les Etats-Unis, n’ont pas manqué de légitimer par les arguments du développement, de la civilisation et, last but not least, de la liberté d’entreprendre et de commercer, les guerres la colonisation et l’esclavage (on peut voir à ce propos Losurdo, D., Contre-histoire du libéralisme, La découverte, 2013). L’universel a ainsi pris la forme d’une idéologie définie par et pour l’individu, par et pour les intérêts personnels, contenue dans la mondialisation économique et théorisée au quotidien dans la communication politique et médiatique. Au fur et à mesure que la justification de cette idéologie par la redistribution naturelle des fruits du progrès et du commerce, est devenue problématique, s’y est substituée une légitimation, non plus par les vertus de l’individualisme en général, mais par les différences et les particularismes entre individus et / ou groupes. En quelque sorte, à défaut de permettre l’enrichissement matériel, le système a remplacé l’idée d’enrichissement par la différence, l’épanouissement dans la distinction ainsi que la célébration des spécificités culturelles, raciales, ethniques ou sexuelles. Ainsi, le 21e siècle s’est-il ouvert sur un paradoxe : celui d’une universalité qui ne repose pas sur le principe de l’unité mais bien de la fragmentation. L’universel n’est donc pas un, mais un puzzle dont l’infinité des pièces est en recomposition permanente en raison de la dynamique des intérêts particuliers qui les anime. De ce point de vue, l’universel n’est plus qu’un nom, une coquille conceptuelle abritant l’extrême agitation des ambitions de chacun contre tous, des rivalités communautaires et des revendications au nom du sol, du sang ou du simple droit à affirmer sa différence. Dans un tel contexte, il n’y a plus guère de place pour la politique au sens les Grecs ont pu l’entendre, puisque, pour l’essentiel, le rôle de l’Etat consisterait à garantir le respect des libertés particulières et les espaces dans lesquels elles peuvent s’exercer. Bien que l’on invoque l’obsolescence des barrières douanières et administratives, l’universel contemporain est, dans les faits, quadrillé de zones, de territoires, de ghettos et de frontières dont seule une minorité de privilégiés échappe aux contraintes. On le voit, la question de la réhabilitation de l’universel est aussi, d’une certaine manière, celle de la réhabilitation de la chose politique au sens de responsabilité et d’action collectives. Cela suppose que la politique, si elle se veut l’affaire de tous, soit à même de poursuivre un intérêt planétaire, à la mesure du global et non plus du local.  A la mesure de l’humanité.

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via https://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/CHIBBER/50380

 

Une autre manifestation du libéralisme dans l’enseignement supérieur

Je reprends ici à dessein le titre de l’article publié par Le Devoir. Comme on le verra, il est question de l’infantilisation des étudiants. On pourra juger la formule caricaturale, il n’en reste pas moins qu’elle est, peut-être, en ce qui nous concerne sur le Vieux continent, prémonitoire. Nos collègues canadiens expérimentent en effet avec une bonne décennie d’avance ce que l’université européenne met en place comme innovations et autres dispositifs pour être dans le coup sur le marché de la connaissance. Ces dispositifs touchent à la gestion des institutions (sur le mode du Nouveau Management Public), à leur communication (professionnalisée et largement fondée sur l’usage d’Internet et des réseaux sociaux) et à la multiplication des contacts entre l’université et le monde extérieur (interfaces entreprises, grand public …). Ces nouvelles activités ont un retentissement considérable sur le core business universitaire, à tel point que d’aucuns se demandent dans quelle mesure la recherche et l’enseignement ne sont pas en train d’être subordonnées à une administration davantage préoccupée de stratégie et de bilans que de contenus. Partie intégrante de la stratégie, les étudiants, acteurs primordiaux d’un marché qu’il convient de conquérir et de garder. L’étudiant n’est plus le disciple du professeur, celui qui s’élève vers et par la connaissance. Il est le client qui finance l’université et qui donc, indirectement, paie le professeur comme un prestataire de services. Il importe donc que le client soit écouté et que l’on précède, si possible ses désirs. L’étudiant n’est plus là pour apprendre mais bien pour consommer de la connaissance comme dans un restaurant. A la carte et avec la possibilité de faire valoir son avis sur la qualité de l’accueil et des produits consommés. C’est que le client est roi et il ne faudrait pas qu’il nous quitte pour la concurrence. Ainsi, à offre d’enseignement équivalente, les universités vont-elles recourir à l’arme du marketing pour emballer le produit et le distinguer par l’apparence. Et au-delà de la consommation du produit, le contexte lui-même dans lequel il est consommé se muera en argument de vente en développant et présentant un plus-produit censé accrocher et fidéliser le client. Ainsi l’université ne se contente-t-elle plus de proposer des cours sanctionnés par des examens ; elle offre entre autres des aides et des supports pour tous les aspects de la vie d’un jeune adulte, de la gestion du stress en période d’examen à la recherche d’un logement ou d’un job. On est loin de l’esprit qui prévalait à la sortie de mai 68, lorsque l’étudiant était considéré comme suffisamment mature pour participer à la dimension politique de la gestion quotidienne de l’université et des facultés. Aujourd’hui, le jeune adulte est avant tout jeune et fragile, et il s’agit de l’équiper non seulement intellectuellement mais aussi psychologiquement pour affronter ce monde du travail requalifié en marché de l’emploi. Comme d’habitude, les universités d’outre-atlantique ont une longueur d’avance qui proposent les plus sérieusement du monde des cours d’apprentissage de compétences sociales et affectives (social and emotional learning) pour convaincre leur public qu’elles forment de cette manière l’individu dans sa totalité. On est loin de la Bildung de Von Humboldt et de la haute culture qui la fondait… Et l’on rejoint par là même l’interrogation d’Alain Renaut sur la transformation de l’université en garderie pour jeunes (Quel avenir pour nos universités ? Essai de politique universitaire, 2008, Timée Éditions)

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http://www.ledevoir.com/societe/education/513593/affaire-sicotte-une-autre-manifestation-du-neoliberalisme-dans-l-enseignement-superieur

Université et liberté (suite)

Mon collègue Eric Florence a la bonne idée de me faire connaître ce passionnant article qui doit interpeller bien au-delà de la seule anthropologie. On en retiendra plusieurs choses. La première est que la réalité de l’université américaine est assez différente de l’idéalisation que bien des universitaires européens en font. La seconde, que la liberté académique est un concept dont la mise en oeuvre est problématique. Comme le souligne David Graeber dans sa contribution, comment se fait-il que des scientifiques nommés dans un cadre qui doit leur permettre de penser de manière critique fuient comme la peste toute idée dangereuse, voire simplement décalée ? La troisième se rapporte à la place des sciences humaines dans l’université. Le principal reproche que la société neolibérale leur adresse est, a priori, leur incapacité à être rentables, utiles et performants. Toutefois, l’article montre clairement que si l’anthropologie dérange, c’est dans la mesure où elle démonte les représentations et les valeurs dominantes, menaçant du même coup les pouvoirs et autres intérêts qui y sont liés. Je ne peux m’empêcher à ce niveau de faire un rapprochement avec le débat ambigu régulièrement relancé en France sur la légitimité de la sociologie à se prétendre science. Après les sorties de M. Manuel Valls à l’encontre de la sociologie (http://www.regards.fr/web/article/excuses-sociologiques-valls-prend), la parution du livre de Bronner et Géhin, Le danger sociologique, a récemment agité le Landerneau des intellectuels médiatiques français (http://www.lemonde.fr/livres/article/2017/10/04/haro-sur-la-sociologie_5196111_3260.html). C’est que, si la liberté d’expression est garantie en démocratie, le marché, lui, n’a guère envie que la critique se traduise en action. Autant on jugera légitime et souhaitable que la science trouve des applications pratiques susceptibles de servir une idée du progrès fondée sur la production de biens et de techniques / technologies, autant la rengaine sur la créativité et l’innovation évite soigneusement toute remise en question qui pourrait se traduire dans des politiques jugées utopistes (au mieux) ou dangereusement radicales. L’article s’arrête en fait là où il est important pour les sciences humaines et sociales de continuer à interroger les conditions de production de la science telles qu’elles s’imposent à l’université contemporaine.

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http://publicanthropologist.cmi.no/2017/10/11/academic-politics-of-silencing/

Quel débat pour quelles idées à l’université ?

Un collègue professeur de l’Université de Liège poste sur son blog le texte suivant

https://pierrewolper.wordpress.com/2017/10/17/la-democratie-des-idees-manifeste-pour-un-renouveau-de-luniversite-de-liege/

Il y est fait appel au débat d’idées, à la nécessité de soumettre la gouvernance institutionnelle à la critique, ce qui, rappelle-t-il implicitement, est bien le moins qu’on puisse attendre d’une université. De mon point de vue, le principal mérite de la réflexion du Prof. Pierre Wolper est de lever un coin de voile sur un sujet beaucoup plus vaste que la gouvernance et la vie de l’université de Liège. Le problème réside dans le fait que s’opposent deux idées d’université. La première correspond à l’idéalisation du modèle humboldtien d’institution suprafonctionnelle, n’ayant aucun compte à rendre à l’Etat et dédiée à la recherche libre et désintéressée de la vérité. La seconde correspond à la réalité de ce qu’on appelle pour faire bref la société de la connaissance, étant entendu que cette société se confond avec la démocratie de marché et ses exigences de performativité. L’université n’y est plus qu’une organisation dont la légitimité est proportionnelle à sa capacité à se comporter comme une entreprise. Le processus de Bologne en Europe correspond à une mise en conformité de nos universités avec ce que des auteurs comme Slaughter et Leslie appellent le « capitalisme académique » aux Etats Unis. Durant les années 1980, l’ensemble du spectre politique, de la droite à la gauche social-démocrate, a intégré l’idée selon laquelle il n’y avait pas d’alternative à la démocratie de marché neo-libérale et a fait de la réforme de Bologne (au départ, de la médiocre littérature grise de quelques économistes) le point Omega de l’histoire universitaire. Le peu de voix discordantes, émanant généralement des sciences humaines, ont été (et sont encore) discréditées au nom du réalisme, de l’efficacité et du progrès. Aujourd’hui, lorsque l’on examine les sites Internet des universités, on observe que le processus d’homogéinisation est achevé : même stratégie communicationnelle, mêmes discours stéréotypés. La logique mercantiliste appliquée au champ de l’enseignement supérieur et de la recherche conduit paradoxalement à une uniformisation des contenus (on ne garde et ne développe que ce qui est vendable et profitable) et à un appauvrissement de la notion de « critique », toujours mobilisée à torts et à travers, mais désormais expurgée de toute connotation politique. Sans renouveau de l’idéologie sociale et politique dominante, il est chimérique de croire à un renouveau de l’université qui n’est après tout que l’expression de ce que la société en attend. Ceux qui ne se satisfont pas de ce qu’est aujourd’hui l’université ne peuvent non plus se satisfaire du contexte qui la produit. Et inversement. Cela conduit à réfléchir sur le rôle et le statut des universitaires, de plus en plus sommés de se comporter en experts et non en intellectuels véritablement critiques. Il y  d’ailleurs autour de cette dernière question des débats rien moins qu’ambigus et dont le moins inquiétant n’est pas de voir, au sein même des sciences humaines, dénoncer le prétendu manque de scientificité (ergo de légitimité) de la sociologie critique. La récente controverse autour de la parution du livre de Gerald Bronner et Etienne Gehin, Le danger sociologique (PUF, 2017) en témoigne. Réduire la critique à de l’idéologie (cf. http://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/sociologie-pour-en-finir-avec-les-ideologues-29-09-2017-2160715_1913.php) montre que la notion même d’idéologie se confond désormais avec le croquemitaine conceptuel de la bienpensance contemporaine, ce gauchisme qui ne veut pas dire son nom et dont les présupposés sont aux antipodes d’un système juste et parfait déterminé par une logique économique transcendant les clivages politiques. C’est cette logique qui anime l’université depuis près de trente ans qu’il serait pertinent de remettre au centre du débat d’idées appelé par Pierre Wolper.

La notion d’université : « un océan de liberté… »

Il y a la littérature sur l’université plus ou moins grise mais toujours indigeste des prêchi-prêcheurs gestionnaires, la communication institutionnelle en mode 2.0, colorée, techno-friendly autant qu’elle fait se succéder les clichés aux stéréotypes. Et puis, lorsqu’on se donne la peine d’un peu creuser, on découvre (ou redécouvre) de vrais textes. De ceux qui se mesurent à l’importance de penser l’université et, plus largement, les tenants et aboutissants du savoir dans une perspective qui déborde le cadre étroit des rankings, du marché et de la gouvernance. Non, l’université n’est pas qu’une affaire d’économistes, de managers et de spécialistes en communication. Mais cela, les économistes, les managers, les spécialistes en communication, les médias, les politiques, les stakeholders, bref tous ceux qui frémissent au nom d’évaluation, ne le savent pas. Ou font semblant de ne pas le savoir. S’interroger, étudier, comprendre et puis, enfin, transmettre dans l’espoir que de ce partage naîtra quelque chose de meilleur pour l’homme et le monde. Mais à peine a-t-on dit cela qu’il faut lever l’ambiguïté de ce que l’on peut appeler « progrès » (1). Ce n’est pas une fatalité pour l’université de ne penser le progrès que dans les termes où on le définit depuis 300 ans. Il y a d’ailleurs quelque chose d’éminemment paradoxal dans le fait que des esprits scientifiques a priori libres et éclairés ne cultivent de la science que la représentation d’un dispositif d’action à visée pragmatique. Cette perspective étroite a beau avoir été invalidée par l’instrumentalisation de la science dans deux conflits mondiaux, la justification et l’organisation de la Shoah, le développement de capacités d’auto-destruction planétaire et la dégradation probablement irréversible de l’environnement, elle reste une tendance lourde de l’institution universitaire. Celle-ci, encouragée par l’idéologie neolibérale dominante depuis le tournant des années 1980, ne résiste que mollement aux injonctions de conformation aux exigences politico-économiques de productivité et de légitimation par l’évaluation (2). S’il reste dans l’université des espaces de liberté académique comme peuvent l’être certains cours, l’institution en elle-même n’est plus libre de grand chose. La liberté n’est d’ailleurs pas une ambition qui lui importe ni qu’elle peut se permettre puisque sa survie dépend d’une logique comptable qui classe, hiérarchise et établit entre les choses des priorités en fonction de leur rentabilité. On remarquera la proximité naturelle entre cette idée de rentabilité et la démarche analytique cartésienne qui domine le champ du savoir en occident depuis le 17e siècle. Puisque ce qui n’est pas rentable n’existe pas ou ne mérite pas qu’on lui accorde de considération, peu importe que les matières, disciplines et autres spécialités se regardent le nombril et ne donnent de la complexité du réel que des images simplifiées et fragmentaires.  Seul compte au bout du compte ce qui est comptable! On ne s’étonnera donc pas que l’enseignant-chercheur ne soit plus aujourd’hui considéré par l’administration que comme le prestataire de services définis par les gestionnaires des finances et de la communication de l’entreprise universitaire. Or il me semble que si l’université se définit dans le chef d’Umberto Eco (et de Francis Farrugia qui lui consacre ce beau texte), comme un « océan de liberté », c’est parce qu’elle a comme ambition originelle de penser tout ce qui est pensable hors des cadres, au-delà des évidences. Comme le dit le texte, gnosis n’est pas doxa. En somme exactement l’inverse de ce qu’est le discours universitaire institutionnel aujourd’hui.

Notes :

  1. Pour une approche globale de la notion de progrès, voir TAGUIEFF, P.A., Le sens du progrès. Une approche historique et philosophique, Paris, Flammarion, 2004.
  2. Il existe une littérature abondante sur l’idéologie neolibérale et sa traduction dans les principes de nouvelle gestion publique. On pourra lire entre autres DARDOT, P., LAVAL, Ch., La nouvelle raison du monde. Essai sur la société neolibérale, Paris, la Découverte, 2009. Sur l’évaluation et la légitimation par la mesure, voir « L’idéologie de l’évaluation. La grande imposture », Cités, 37, 2009 et SUPIOT, A., La gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France (2012-2014), Paris, Fayard, 2015.

via La notion d’université : « un océan de liberté… »

Zygmunt Bauman et le « monde liquide »

Le 9 janvier 2017 nous quittait Zygmunt Bauman. S’il n’est guère connu du grand public francophone, Bauman s’est en revanche imposé dans le monde anglo-saxon comme un des penseurs importants du monde contemporain. A l’image d’un Edgar Morin, Bauman a développé une réflexion globalisante qui déborde largement de la sociologie pour toucher à l’ensemble des sciences humaines. Mais alors que Morin traite de la complexité de notre époque à travers la métaphore d’une multitude de liens entrecroisés qui forment le tissu de la réalité, Bauman décline dans son oeuvre l’image du monde et de la vie liquides. A Morin comme à Bauman, une partie du monde académique reproche une pensée trop généraliste au point de compromettre les possibilités d’action pratique. On peut cependant répondre qu’on ne peut concevoir d’action sans diagnostic préalable. C’est entre autres le rôle de la critique que de dépasser les apories de la simple description pour, au-delà d’un déconstructivisme caricatural auquel on la réduit parfois, ouvrir la voie à la reconstruction, c’est-à-dire à l’action politique. A ce titre, le travail de Bauman offre un prisme de lecture et de compréhension aussi riche qu’accessible à travers la traduction de ses principaux ouvrages (La vie liquide, Fayard, 2013 ; Le présent liquide. Peurs sociales et obsession sécuritaire, Seuil, 2007 …) Au nombreux commentaires qui en ont été faits, j’ajoute ici modestement une présentation personnelle destinée à un public de non-spécialistes.

https://unicritique.files.wordpress.com/2017/10/d13b5-zygmunt-bauman.jpg?w=809

présentation Bauman JFB 2015-2017